Entretien avec M. Romain Migliorini, président de la MTRL

Entretien avec M. Romain Migliorini, président de la MTRL. Conséquences de la crise économique et financière, et de la gestion du système de santé : envisager l'avenir.

Entretien avec M. Romain Migliorini, président de la MTRL

Mars 2009

« Le monde entier est plongé dans une crise économique et financière d’une ampleur exceptionnelle. La France n’y échappe pas et voit son taux de chômage monter en flèche mois après mois. Qu’est-ce que la mutualité peut avoir à exprimer dans des circonstances pareilles ? »

Une des valeurs premières de la mutualité, c’est la solidarité. Avant même de parler augmentation du pouvoir d’achat, relance économique, toutes initiatives certes nécessaires, il faut pouvoir garantir à toutes les victimes nouvelles du désastre social qui subitement les frappe qu’elles feront l’objet de mesures conservatoires – salaires, contrat de travail… – qui les maintiendront, pour le temps nécessaire, dans leurs conditions de vie antérieures. Il faut éviter à tout prix la dérive sociale que constitue un chômage en augmentation exponentielle qui, en premier lieu, marginalise ses victimes mais, plus généralement, plonge l’ensemble de la société dans une sorte de dépression qui ne produit jamais rien de bon : individualisme exacerbé, réflexes identitaires, repli sur soi et noires pensées, politiques j’entends…

« Ne craignez-vous pas que, dans ces circonstances, les difficultés de financement de notre système de santé soient encore aggravées ? »

On voit mal, en effet, comment un système que l’on peut considérer comme à bout de souffle pourrait éviter de souffrir encore davantage de la crise actuelle. C’est précisément la raison de la publication dans ce numéro de la revue d’un texte d’orientation que nous allons soumettre au vote de notre assemblée générale du 22 avril. Nous invitons expressément nos adhérents et tous nos lecteurs à lire attentivement ce texte, qui fait l’objet d’une résolution, dans l’encart Spécial assemblée générale. Il contient l’analyse détaillée que nous faisons, à la MTRL, de la situation et nos propositions d’action.

« Lorsque, en 2005, vous avez décidé d’adosser notre Mutuelle à un groupe aussi important que le CIC-Crédit Mutuel, il y a eu un peu d’incompréhension devant une telle union en raison de la disparité apparente des deux structures. Aujourd’hui, cette initiative apparaît comme une évidence : quel bilan en faites-vous ? »

Effectivement, l’évidence d’aujourd’hui n’était pas si évidente que cela, il y a quatre ans… En fait, nous, MTRL et ACM, avons dès 2005, et même un peu avant, anticipé sur des difficultés que nous voyions poindre dans notre domaine d’activité. Il fallait changer radicalement notre mode d’action. Outre les contraintes financières nouvelles imposées par la loi aux mutuelles, le positionnement en général de celles-ci, figé sur une couverture santé un peu trop réductrice, nous paraissait devoir condamner à moyen terme nombre d’entre elles, petites et moyennes surtout, soit à végéter soit à disparaître. Notre but, dans cette association avec les ACM, était d’unir des forces complémentaires ayant une même volonté d’agir auprès de l’ensemble des acteurs de santé afin de développer des actions de prévention à une échelle beaucoup plus grande que ne l’auraient permis les seuls moyens de la MTRL. Réflexe prévention santé, bilan personnalisé, fruit d’une collaboration étroite avec les syndicats de pharmaciens, conférences santé essaimant en toutes régions, où s’impliquent fortement de plus en plus de médecins, figurent aujourd’hui à l’actif de cette mise en commun de nos moyens respectifs.

« Il en faudrait sans doute bien davantage pour empêcher les déficits de la Sécurité sociale de s’accroître année après année ? »

Assurément. Mais l’attitude des pouvoirs publics ne s’y prête guère. Le professeur Jean Matouk, à quelques pages d’ici, analyse fort bien les raisons de cette dérive, en montrant que le volume de la dépense n’est pas en cause, puisque notre pays figure au 3e rang mondial, en part de PIB, pour les sommes qu’il consacre aux dépenses de santé. Et il pointe à juste raison le défaut majeur des tentatives de réformes gouvernementales depuis des lustres, à savoir l’incapacité d’une prise en compte de l’organisation globale de notre système de santé. Renoncer à intervenir sur la question des lieux d’installation des médecins au plan national, sur les gardes médicales, facteur d’encombrement des urgences, sur le paiement à l’acte et, plus grave, les dépassements d’honoraires sans cesse plus nombreux, sur le maintien en « survie » de beaucoup de petits hôpitaux, dû bien davantage à leur parrainage politique local qu’à leur efficacité, sur la structure même de l’hôpital public fondée sur ces petites baronnies quasi indépendantes que sont les chefferies de services, tout cela montre que les véritables décisions pour freiner l’augmentation sans fin des dépenses ne sont pas prises. Par contre, augmenter de 136 % la taxation CMU sur les mutuelles, au prétexte qu’elles accumuleraient les bénéfices – forcément sur les cotisations de leurs adhérents – ne gêne en rien le gouvernement, qui masque ainsi ses responsabilités en faisant payer à d’autres les conséquences de sa mauvaise gestion.

« Dans ce contexte actuel de pessimisme ambiant, quel message souhaiteriez- vous faire passer à nos adhérents ? »

Sans vouloir jouer, paradoxalement, les optimistes à tous crins, je pense que les cavalcades financières irresponsables qui ont plongé le monde entier dans cette crise auront servi – dans la douleur – à dissiper l’illusion d’une « mondialisation heureuse », que l’on nous faisait miroiter depuis une bonne vingtaine d’années. C’est un changement de société qui est en train de s’opérer, et nombre de nos compatriotes vont le payer au prix fort, mais souvenons-nous du contexte social dans lequel, il y a un peu plus d’un siècle, des ouvriers ont créé le mouvement mutualiste dont nous sommes aujourd’hui les héritiers : les syndicats n’existaient pas ou à l’état embryonnaire, la semaine de travail approchait les soixante heures et le salaire journalier d’un travailleur s’évaluait au poids du pain qu’il permettait d’acheter. Et pourtant, ce monde courageux du travail élaborait ses propres outils d’émancipation, dont la mutualité, en mettant au premier rang le devoir de solidarité. Les conditions sociales se sont radicalement améliorées, et nous ne serions pas capables, sur ces acquis, de trouver, à notre tour, des solutions à nos difficultés ? Je ne peux pas le croire. Revenons, comme on dit au rugby, à nos « fondamentaux », c’està- dire aux valeurs qui nous ont permis, au lendemain de la guerre, de sortir de la misère des destructions et d’élaborer le contrat social qui, cahin-caha, a rendu possible, pendant une bonne trentaine d’années, de générer une véritable société de progrès. Il n’y a aucune raison de penser qu’aujourd’hui nous serions incapables d’y arriver.

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