Des outils connectés pour rester en bonne santé mentale

La technologie permet grâce à des objets connectés de constituer des outils qui permettent d’identifier les comportements à risque et proposer des alternatives moins néfastes pour leur santé.

Depuis un peu plus de vingt-cinq ans, nous avons connu deux grandes révolutions technologiques, qui continuent de bouleverser notre quotidien. La première fut marquée par l’avènement d’Internet (contraction de Inter-Network), ce réseau informatique construit à l’échelle mondiale qui rend accessibles au grand public des services comme le courrier électronique, l’accès au web ou le partage de fichiers. Le second bouleversement est celui de la téléphonie mobile. Il débute à la même époque, d’abord pour les citoyens aisés, et puis rapidement pour la majorité des habitants de la planète, y compris les plus pauvres.

Depuis sa création, Internet connaît une croissance exponentielle. Si l’on estime à seulement 1 000 ordinateurs connectés en 1984, puis à 10 000 en 1987, 100 000 en 1989, le million a été franchi en 1992, et l’on estime pour 2050 que 50 milliards d’ordinateurs seront connectés à Internet. Ainsi, depuis les années 1990, l’information est devenue de plus en plus accessible virtuellement. Avec la téléphonie mobile, ces deux révolutions fusionnent pour permettre la naissance d’un nouveau monde, celui de l’Internet des objets, où tous nos appareils digitaux communiquent entre eux pour échanger massivement des données numériques. C’est de cette fusion que naquit récemment la possibilité d’échanger, entre le patient et son médecin, des données relatives à la santé, transformant ainsi les objets connectés en véritables acteurs essentiels dans le domaine de la santé.

Dans un monde en métamorphose sans cesse redessiné par des mutations sociétales, technologiques, économiques profondes et rapides, l’ensemble des acteurs de la santé est concerné et doit jouer collectif pour maintenir cette excellence médicale efficiente au bénéfice des personnes, patients, consommateurs et citoyens. Le regard des acteurs de santé sur l’évolution des autres secteurs d’activité peut aussi nourrir leurs réflexions et enrichir leurs stratégies. Voyons, sans plus tarder, quels sont les enjeux de l’avènement du digital dans le domaine de la santé mentale.

La santé digitale : une affaire collective

L’exigence d’une qualité de vie toujours meilleure, combinée au besoin de transparence auprès des acteurs de la santé, sont deux moteurs essentiels qui motivent actuellement la notion de partage. C’est d’ailleurs pour cette raison que l’on voit monter l’esprit collaboratif qui se traduit au quotidien par l’abondance dans notre langage du préfixe “co” comme co-financeur, co-créateur, co-voiturage, etc. Portés par cet esprit de partage, les citoyens attendent des conseils à valeur ajoutée, des solutions de santé personnalisées, contextualisées, que les réseaux sociaux médicalisés peuvent fournir. Les patients contemporains demandent de la prédictibilité sur l’évolution de leur propre santé et sur celle de leurs proches. Ainsi, tout ce qui contribuera à réhumaniser l’expérience de santé auprès de patients hyperconnectés et informés répondra à ces nouvelles attentes.

Rappelons que le premier réflexe du “malade” est désormais de “googliser” et partager ses symptômes sur la toile, chercher d’autres internautes ayant vécu la même situation que lui, croiser les informations obtenues pour en extraire un diagnostic immédiat, à main levée, sans aucun garde-fou. Déjà adepte de l’automédicationreproduire sur soi-même une thérapie préexistante –, le patient s’essaie à l’autodiagnostic comparé avec, bien sûr, tous les dangers inhérents à cette démarche. Cette double tendance du Je et du Nous n’est pas sans incidence dans le secteur de la santé. De plus en plus, l’individu souhaite prendre en main sa propre vie, prendre le pouvoir sur le cours des choses, et pouvoir subir des actes médicaux taillés sur mesure. C’est l’ère de la médecine personnalisée, où l’on voit apparaître l’explosion de la production, de la consolidation et de l’exploitation des données personnelles en santé. Cette ère de la donnée et de la prédictibilité renforce la capacité des acteurs de santé à personnaliser la prévention, le traitement et le suivi et même à contextualiser les offres de soins et de services.

C’est donc indéniable, les objets connectés en santé renforcent nos capacités de surveillance médicale. Nos objets du quotidien, semelles et chaussures, balances, lunettes, montres, bracelets, brosses à dents, vêtements… sont déjà capables d’analyser notre état de santé. L’assistance des patients dans les établissements de soin ou à domicile, l’accompagnement des malades de longue durée, la réalisation d’actes chirurgicaux seront des réalités que l’on ne peut plus ignorer et qui permettront de faciliter le quotidien des professionnels de santé, revaloriser les missions de chacun, optimiser le temps et enrichir les métiers de la santé. Conséquence un peu inattendue de cette évolution, une place plus importante sera donnée à la dimension humaine et relationnelle.

Le cas de la psychiatrie

Et si les objets connectés devenaient des acteurs essentiels dans le domaine particulier de la santé mentale ? À l’ère du numérique, les habitudes et les comportements des citoyens se modifient, notamment avec l’apparition d’applications favorisant les actions de partage et, plus globalement, les dynamiques collaboratives. Si de nombreux secteurs (finance, transport, logement, etc.) se sont emparés de cette tendance, celui de la santé, en particulier de la psychiatrie, semble encore y résister, malgré les bénéfices qu’il pourrait en tirer. Car il y a urgence. En France, 20 % de la population est touchée par des troubles mentaux tels que l’anxiété, la dépression, l’addiction, la schizophrénie ou encore les troubles obsessionnels compulsifs. Une situation qui a des répercussions non négligeables sur les finances publiques. Pour preuve : sur l’ensemble de l’Union européenne, les dépenses liées aux maladies du cerveau représentent 800 Mds€ par an, soit 35 % du total des dépenses de santé. Avec le pronostic pour 2018 d’une utilisation, au niveau mondial, de plus de 4 milliards de téléphones intelligents et tablettes, il est temps que les acteurs de la santé mentale se mobilisent pour exploiter le potentiel de ces outils.

Les objets connectés pourraient notamment être utilisés pour renforcer la surveillance des maladies psychiatriques et permettre au patient de devenir acteur de sa prise en charge. Ils pourraient aussi constituer un outil préventif, en aidant les patients, par exemple, à identifier, via des applications dédiées, les comportements à risque et en proposant des alternatives moins néfastes pour leur santé. De plus, le développement de ces outils s’accompagnera inévitablement d’une production élevée de données personnelles de santé, ce qui peut représenter un intérêt majeur pour la recherche biomédicale, et notamment dans le domaine des sciences du comportement. Combinée à la mise au point d’algorithmes permettant de prédire les risques, cette révolution du “big data” offrira aux professionnels impliqués dans la prise en charge des troubles mentaux la possibilité de personnaliser la prévention et les traitements, tout en améliorant le suivi et les services liés aux soins. L’utilisation raisonnée des outils connectés représente, dès lors, une opportunité de créer une psychiatrie, non plus “post-traumatique”, mais préventive, personnalisée, en partie prédictive et également moins coûteuse d’un point de vue économique.

L’actuelle ministre de la Santé ne s’y est pas trompée lorsqu’elle a déclaré vouloir miser sur la télé-médecine dans certaines spécialités comme la psychiatrie. La première plateforme à proposer des visio-consultations dans ce domaine vient d’ouvrir en ce début du mois de novembre. Une petite révolution pour toutes les personnes qui sont freinées dans leur démarche d’aller consulter à cause de déplacements réguliers, de handicap, de délais interminables ou d’éloignement. Une manière efficace également pour lutter contre les déserts médicaux.

Toi-Même©, une nouvelle application pour réguler nos humeurs

Inspirée par cette nouvelle vague, mon équipe de l’Institut Pasteur et du CNRS vient de développer un outil digital pour décrypter, traiter et prévenir les troubles de l’humeur. Pour comprendre notre démarche, rappelons d’abord que l’humeur est un état mental dominé par une émotion forte, comme la colère, la tristesse ou la joie. Les émotions peuvent être agréables ou non, mais selon leur intensité elles peuvent être parfois invalidantes. Habituellement, nous pouvons les contrôler. Une personne atteinte de trouble de l’humeur ressent les émotions négatives plus intensément et pendant plus longtemps que la plupart des personnes.

Le sujet atteint de trouble de l’humeur maîtrise peu ses émotions, ce qui nuit à sa santé mentale, à sa santé physique et à l’ensemble de son comportement. Reconnus aujourd’hui comme un des principaux problèmes de santé, les troubles de l’humeur comprennent la dépression et les troubles bipolaires. Dans la majorité des cas, les troubles de l’humeur se traitent efficacement par une psychothérapie, par des médicaments, ou par une combinaison des deux traitements. Dans mon laboratoire de recherche, cliniciens et chercheurs travaillent ensemble pour développer une application pour téléphone intelligent qui vise à aider les personnes à mieux réguler leurs émotions. Cette application nommée Toi-Même©, téléchargeable gratuitement et à visée thérapeutique, permet aux médecins et chercheurs de comprendre les mécanismes liés à l’apparition des troubles bipolaires et, pour les praticiens, d’évaluer l’efficacité du traitement. À terme, l’usage de cette application permettra au patient de prédire l’avènement plus ou moins proche d’un épisode de dérégulation émotionnelle et de prendre les mesures comportementales qu’il convient.

Actuellement, les produits connectés de l’Internet, des objets les plus connus comme l’application Santé d’Apple ou les bracelets Fitbit sont surtout utilisés dans le cadre de mesures de l’exercice de personnes en bonne santé, mesurant d’ailleurs bien plus le fitness que la santé. À l’inverse, notre application Toi-Même© permet de récolter régulièrement des paramètres comportementaux extrêmement pertinents pour évaluer la charge émotionnelle d’un patient puis, en retour, de lui proposer diverses solutions adaptées à la situation pour lui permettre de s’auto-corriger en changeant son comportement. Pour valider cet outil d’e-santé, nous nous apprêtons à lancer un test clinique à grande échelle basé sur l’utilisation de cette application afin de mesurer l’état émotionnel des participants et d’anticiper sur la sévérité des symptômes pour mieux les réguler.

Cette application Toi-Même© est un outil d’aide à la gestion de l’humeur au quotidien, mais aussi pendant les périodes de crise. Validée par un Comité de protection des personnes (CPP) dans le cadre de la recherche biomédicale, cette application tiendra un rôle important d’information, d’outillage et de protection du patient suivi dans un cadre hospitalier. Le virage de l’économie disruptive va s’accélérer et, pour rester un pays leader et attractif dans les domaines de la santé, il faut que les acteurs de la santé publique tablent sur le futur, anticipent, s’inscrivent dans la proactivité et osent l’innovation, la montée en gamme des produits de santé. La France doit se positionner pour concrétiser les opportunités, créer des richesses et des emplois. Le digital participe de ce mouvement, révolutionne les organisations et les structures. Il oblige à la transformation des processus, par exemple au sein des établissements de soins, et surtout génère des gains d’efficience. Alors… tous à nos téléphones portables ? 

Pr Pierre-Marie Lledo directeur du Département de neurosciences à l’Institut Pasteur, Synapses et Cognition au CNRS chef de l’Unité Perception et Mémoire à l’Institut Pasteur

Article original de :
M Pierre-Marie Lledo

Paru dans Mutuelle & Santé n° 96

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