L’éducation à la santé dès l’école

Avec des patients inondés d’informations, il est nécessaire que les patients soient de plus en plus “formés” avant d’être informés. La formation scolaire est le point clef de cette éducation.

D’innombrables exemples montrent que les animaux en liberté, par instinct, sont aussi leurs premiers, et très souvent seuls, soignants.

Ils mangent ce qui est bon pour leur corps, et, sauf accident, ne ruinent pas leur santé par l’alimentation. Ils savent même se soigner, “nos” chiens et chats mangent du chiendent qui, selon la dose, nettoie leurs bronches, ou purge estomac et intestins. Les chimpanzés se purgent aussi avec les feuilles d’aspilia. Des zoologues ont même pu, en examinant des animaux sur la longue durée, surtout des primates, découvrir des molécules susceptibles d’être utilisées en médecine humaine.

Par instinct aussi, et/ou par quête de nourriture, tous les animaux pratiquent spontanément l’activité physique qui convient à leur bonne santé.

Chaque homme doit devenir son premier médecin

Les hommes, par un instant dévoyé, et, pour partie, par prédestinations génomiques, l’attrait visuel ou olfactif d’un mets, les mauvaises habitudes, l’abus d’alcool, le tabac, l’insuffisance d’activité physique dérèglent, ou laissent se dérégler, leur santé. Leur intelligence leur permet(trait), en revanche, d’éviter ces dérives, d’en diagnostiquer eux-mêmes quelques symptômes, et/ou, celles-ci commises, de les enrayer ou d’en soigner les effets. Le premier médecin d’un homme devrait être lui-même.

C’est quelquefois le cas. Pour ceux qui sont bien informés, donc qui s’informent et ont surtout la volonté de respecter toutes les normes de bonne santé. Ils peuvent pour cela s’appuyer sur la médecine de ville. Mais nombre de médecins sont trop souvent dans une logique purement curative. La prévention exige un temps d’explication plus long que celui d’une consultation. Ils n’y sont pas incités, il est vrai, par le paiement à l’acte, alors que le paiement par capitation leur en laisserait plus le loisir, et même les y inciterait. Or les maladies évitées, outre l’avantage pour les patients eux-mêmes, généreraient de substantiel- les économies dans les systèmes d’assurance obligatoire.

Des patients inondés, s’ils le veulent, d’informations voire d’offres médicales

Aujourd’hui, d’ailleurs, les patients, s’ils le souhaitent sont informés, et même “surinformés”, par une multitude de magazines, journaux et sites informatiques. Il existe notamment, pour la France, une liste de 500 sites certifiés par le HONcode suisse, que la Haute Autorité de santé a chargé de cette certification. Cette information multiple a deux effets. Son effet direct est, évidemment, de faire connaître au patient les symptômes et signaux biologiques, puis les origines des pathologies et, s’il croit en être atteint, les thérapies usuelles, notamment médicamenteuses, avec leurs effets directs et secondaires. Ces informations peuvent déclencher chez des patients plus émotifs, et initialement mal ou pas formés, une anxiété que seul le médecin pourra contrer sinon éteindre.

Le second effet de cette “surinformation” médicale se trouve justement dans le rapport au médecin. Le patient vient le consulter souvent après avoir lu ces informations, avec des questions précises, des demandes d’explications puis, le cas échéant, des précisions, voire des critiques, sur la thérapie proposée. Il y a sur ce point exactement la même évolution que pour la relation enseignant/enseigné. Les élèves ou étudiants arrivent souvent en cours avec un “pré-acquis” numérique.

Certains prédisent, à brève échéance, une “ubérisation” de la médecine, avec des consultations payantes en ligne répondant à une offre variée. Avec, évidemment, le ris- que très important de se brancher sur des sites “bidons” en seule quête d’escroquerie financière. Comme toute innovation, la médecine en ligne est “janusienne” : le pire et le meilleur.

La nécessité de patients de plus en plus “formés” avant d’être informés

Pour toutes ces raisons, l’État, qui se soucie, par l’Éducation nationale, de former des citoyens, doit aussi se soucier aujourd’hui de former des patients de mieux en mieux éclairés.

Il existe d’ailleurs une Charte internationale d’Ottawa pour la promotion de la santé, promue par l’OMS, signée en 1986, qui déclare que « la promotion de la santé est le processus qui confère aux populations les moyens d’assurer un plus grand contrôle sur leur propre santé... perçue comme une ressource de la vie quotidienne, et non comme le but de la vie ».

Un Comité français d’éducation pour la santé avait été créé sous impulsion publique en 1970 ; il est devenu aujourd’hui l’Institut national de prévention et d’éducation pour la santé, avec des comités régionaux et départementaux, chargés de promouvoir les actions générales que mène régulièrement le ministère (tabagisme, abus de médicaments, drogues, sida...). Mais ces campagnes s’adressent à toute la population, et principalement aux adultes.

Ce qu’il faut, c’est former des patients dès la scolarité. C’est d’autant plus nécessaire que les futurs patients, d’ailleurs très “addicts” aux nouvelles technologies, seront immédiatement confrontés à la médecine informatique : télémédecine, liaisons directes d’appareils installés à la demeure et liés aux centres d’analyse, développement des applications pour smartphones relevant des paramètres physiologiques. Là aussi, l’interprétation comme l’évitement de l’angoisse naturelle exigeraient une formation médicale de base des patients.

La formation des patients est, par ailleurs, un des facteurs de l’égalité en matière de santé. Aujourd’hui déjà, de fortes inégalités existent du fait du prix de la santé. Le reste à charge réel, et/ou les cotisations aux mutuelles complémentaires, qui couvrent éventuellement les patients pour ce reste à charge, créent une barrière aux soins pour les plus démunis. Les déremboursements que la Caisse nationale d’assurance maladie est obligée d’imposer, devant les abus de toutes sortes, notamment en matière de médicament, ont le même effet.

Mais les patients sont aussi inégaux par le savoir face à la maladie, inégaux par l’audace que confère ce savoir face aux médecins. En d’autres termes, des patients ayant acquis des notions de physiologie et de thérapie, sont inévitablement mieux armés pour la prévention et, ensuite, pour demander et/ou apprécier, subir ou appliquer les thérapies qu’on leur prescrit. D’où l’absolue nécessité d’intégrer un savoir médical, un peu plus que simplement hygiénique, et de sciences naturelles, dans le cursus d’éducation obligatoire, c’est-à-dire plutôt au collège, même si celui-ci peut être esquissé en cours moyen.

Désormais d’ailleurs, et c’est une bonne mesure, décidée le 8 novembre 2016 par la Haute Autorité de santé, les patients vont être amenés à donner leur avis, à côté des données scientifiques fournies par les industriels, sur l’efficacité de la molécule, les effets secondaires, l’impact sur la vie du patient voire de ses aidants. Cet avis aura d’autant plus de pertinence que ce patient aura reçu une formation physiologique et thérapeutique.

Davantage d’enseignements de physiologie, de thérapie et d’hygiène de vie durant les trois années de collège

On ne part pas de rien. Les prescriptions officielles existent en ce sens. Voici leur introduction :

La plupart des comportements nocifs s’acquièrent pendant l’enfance (habitudes alimentaires) et l’adolescence (tabac, alcool, imprudence). C’est donc en grande partie pendant la période du collège que les adolescents prennent des habitudes qui pourront, pour certains d’entre eux, handicaper toute leur existence. C’est pourquoi, au collège, l’éducation à la santé doit constituer pour les parents d’élèves, l’ensemble de l’équipe éducative et le service de santé scolaire une préoccupation et une mission essentielles. Pilotée par le Comité d’éducation à la santé et la citoyenneté de l’établissement, elle conduit ainsi l’élève à choisir un comportement individuel et citoyen adapté. Les sciences de la vie apportent aux élèves les bases scientifiques leur permettant de comprendre les mécanismes du fonctionnement harmonieux de leur corps et de construire leurs propres choix en vue de gérer leur capital santé tout au long de leur vie. Il s’agit non d’enseigner des choix à travers un discours moralisateur et catastrophiste, mais d’éduquer au choix à travers des activités concrètes.

Un diaporama diffusé dans le réseau des IUFM développe déjà des modes d’enseignement centrés principalement sur les conduites addictives ou l’obésité.

Mais il faut un enseignement médical plus large. On trouve dans le domaine assez vaste dénommé “Sciences de la vie et de la Terre” des pans entiers à partir desquels un tel enseignement peut être bâti.

Programmes de “Sciences de la vie et de la Terre” en France en 2017

(une heure et demie par semaine, soit au total 48 heures de la 6e à la 3e)

Sixième

  • Caractéristiques de l’environnement proche et répartition des êtres vivants (10%)
  • Le peuplement d’un milieu (30%)
  • Origine de la matière des êtres vivants (25%)
  • Des pratiques au service de l’alimentation humaine (20%)
  • Partie transversale : diversité, parentés et unité des êtres vivants (15%)

Cinquième

  • Respiration et occupation des milieux de vie (15%)
  • Fonctionnement de l’organisme et besoin en énergie (45%)
  • Géologie externe : évolution des paysages (40%).

Quatrième

  • Activité interne du globe terrestre (40%)
  • Reproduction sexuée et maintien des espèces dans les milieux (10%)
  • Transmission de la vie chez l’Homme (25%)
  • Relations au sein de l’organisme (25%)

Troisième

  • Diversité et unité des êtres humains (30%)
  • Évolution des êtres vivants et histoire de la Terre (20%)
  • Risque infectieux et protection de l’organisme (25%)
  • Responsabilité humaine en matière de santé et d’environnement (25%)

En 6e, guère d’occasions réelles de développement de médecine et d’hygiène !

En 5e, les deux premiers thèmes (60% du cours), centrés sur l’homme, peuvent être, en partie seulement, un “lieu” pour de tels développements médicaux.

En 4e, les deux derniers items (50% du cours) le peuvent aussi mais assez indirectement. Le troisième thème semble viser notre sujet, mais les prescriptions de l’Éducation nationale sont d’utiliser ce thème pour compléter l’éducation à la sexualité des familles. Le quatrième thème, par contre, explicitant les relations entre organes par voies nerveuse et hormonale, le rôle du système nerveux dans la commande du mouvement et des hormones dans l’apparition des caractères sexuels secondaires au moment de la puberté et dans le fonctionnement des appareils reproducteurs et illustrant la communication au niveau cellulaire, offre de nombreuses occasions d’éducation médicale. Le professeur Israël Nissan, de Strasbourg, a constaté, en développant cet enseignement sur la vie affective et sexuelle et les moyens modernes de contraception, un recul de 30% du recours à l’IVG.

En 3e, enfin, les deux derniers thèmes, occupant 50% du total, sont directement liés à notre sujet et sont certainement les plus denses en informations physiologiques à visée médicale potentielle.

Au terme de cette énumération, et en cumulant, on voit qu’environ 50% du temps de Sciences de la vie et de la Terre, dans les trois classes de 5e, 4e et 3e, seraient disponibles pour la formation de patients éclairés. Donc environ 24 heures au total. Cela semble insuffisant.

Une première étape serait donc, soit de redistribuer le temps de Sciences de la vie et de la Terre en augmentant la part liée à la physiologie humaine, soit de l’augmenter (2 heures ou 2h30 par semaine ?) encore que les élèves français reçoivent en général plus d’heures d’enseignement que dans les autres pays.

Les deux questions importantes sont : qui définit les notions à insérer dans – ou à additionner à – Sciences de la vie et de la Terre, et qui les enseigne.

Qu’enseigner et par qui ?

La définition des contenus médicaux revient de droit et en bonne logique à l’Académie de médecine. Elle doit, pragmatiquement, à partir des enseignements actuels de Sciences de la vie et de la Terre, les compléter ou les infléchir vers ce qu’elle pense que doit savoir un patient pour sa propre prévention, et une collaboration égalitaire et efficace avec le médecin. Elle doit aussi, si possible, déterminer les voies pédagogiques.

L’idéal, et sans doute le plus simple à organiser, serait que cet enseignement soit développé par les médecins et infirmiers (car ceux-ci aussi le peuvent) scolaires. Des généralistes locaux peuvent aussi être mobilisés. Ou des médecins de la Caisse nationale d’assurance maladie. Pourquoi ne pas en charger des étudiants de troisième ou quatrième année de médecine ? Rien de tel pour parfaitement assimiler une notion que d’en préparer la restitution à un tiers. Enfin, une formation spéciale de “pédagogie” médicale, à inventer, pourrait être donnée aux enseignants de Sciences de la vie et de la Terre.

Article original de :
M Jean Matouk

Paru dans Mutuelle & Santé n° 92

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