Qu'est-ce que la vieillesse ?

Les données démographiques ne doivent pas masquer le caractère remarquablement hétérogène du processus de vieillissement. Les tendances et les prévisions doivent être analysées avec une certaine prudence. En outre, elles expriment des valeurs moyennes, ce qui interdit de les appliquer à un individu donné, car il existe bien, au contraire, une pluralité des modes de vieillissement en fonction des individus.

Privilégier les trajectoires individuelles plutôt qu’une catégorisation par tranche d’âge

La segmentation des populations en groupes d’âges a un intérêt démographique indéniable. Mais n’est-il pas discutable d’avoir, pour des raisons économiques et sociales, fixé arbitrairement des seuils d’âges qui déterminent d’artificielles catégories considérées comme des ensembles autonomes ? Une telle démarche a conduit à différencier un troisième âge (les personnes âgées), censé succéder à un deuxième (les adultes) et à un premier (les jeunes). Ce troisième âge se distinguerait également d’un quatrième (les “vieux”), voire d’un cinquième (les grands vieillards). Il y a là une vision fragmentaire du cycle de vie particulièrement inadaptée car : elle occulte le concept de continuum de la vie et d’interdépendance des différentes étapes, comme si ces périodes pouvaient être dissociées et soustraites d’un projet global de vie, alors qu’il est par ailleurs légitime de considérer que la vieillesse trouve ses premières fondations dans l’enfance et que le vieillissement se prépare tout au long de la vie ; elle pérennise les stéréotypes socioculturels qui ont eu tendance, jusqu’à aujourd’hui, à véhiculer une image négative et infondée de l’avance en âge associant le processus de vieillissement à la notion de perte ou de déficit et considérant celui-ci comme un phénomène homogène ; elle expose enfin au risque d’un cloisonnement des générations tandis que l’on assiste à l’émergence de sociétés de plus en plus multigénérationnelles. Elle n’incite donc pas à la mise en oeuvre, pourtant nécessaire, de politiques d’intégration des âges en coordonnant les actions entreprises à toutes les étapes du cycle de vie. L’évocation d’un ensemble homogène et progressif de la naissance à la mort, soutenu par un projet de vie personnel, est en effet une des conditions nécessaires au développement d’une véritable solidarité générationnelle et d’une société pour tous les âges. C’est ainsi que chaque génération pourra reconnaître dans l’autre un moment évolutif et fondateur de sa propre existence.

Le vieillissement : un processus hétérogène ouvrant sur une pluralité de parcours de vie

Le vieillissement peut se définir comme l’action du temps sur les êtres vivants et comme l’ensemble des processus moléculaires, cellulaires, histologiques, physiologiques et psychologiques qui accompagnent l’avance en âge. Pris dans sa dimension biologique, le vieillissement de chaque individu résulte de l’action conjuguée de facteurs génétiques et environnementaux dont le nombre et le poids respectifs, ainsi que les différents degrés d’interaction, rendent compte du caractère extraordinairement hétérogène. Chacun d’entre nous se caractérise par sa marque génétique, présente pour une grande part dès la naissance. En témoigne le polymorphisme de certains gènes, c’est-à-dire le fait que des gènes codants pour des protéines puissent exister sous plusieurs formes. Mais cette hétérogénéité peut également être acquise au cours de la vie par le biais des mutations génétiques observées dans les cellules somatiques. En effet, notre génome n’est pas stable. Il est susceptible de modifications, dont certaines sont programmées et d’autres surviennent sous l’influence de notre propre métabolisme, par le biais de la production de radicaux libres, par exemple. En outre, notre environnement et nos conditions de vie sont en interrelation étroite avec notre génome, dont ils influencent tous deux la stabilité.

Cette donnée offre un argument pour intervenir suffisamment tôt sur de tels facteurs modifiables, indissociables de nos habitudes et de nos conditions de vie. Citons parexemple la part jouée par nos comportements alimentaires, la consommation de tabac et d’alcool, l’exposition aux rayons solaires, l’inactivité physique… ou encore le rôle des agents polluants. L’âge d’apparition des premières conséquences de tel ou tel facteur environnemental dépend de la force avec laquelle ce dernier s’applique, c’est-à-dire de sa dimension quantitative. Mais le facteur “temps” est essentiel pour comprendre la variabilité d’apparition de telles conséquences.

Ainsi, les effets d’un surpoids sur l’articulation du genou (premiers stigmates d’arthrose du genou) vont dépendre de l’intensité de la pression qui s’exerce sur cette articulation (le poids de la pression) mais également de la durée aucours de laquelle s’exerce cette pression (le temps de la pression ou la pression du temps…).Les conséquences d’une exposition aux rayons solaires sur la peau résulteront du produit de la quantité reçue par unité de temps multipliée par la durée cumulée de l’exposition. On conçoit dès lors que la prévention de telles conséquences implique de limiter l’intensité du facteur ou de réduire sa durée d’action. L’interaction gène environnement ajoute un élément de variance au seuil d’apparition des premiers stigmates conséquentiels. Ainsi, à degré d’exposition identique au surpoids, l’âge de survenue des premières manifestations d’arthrose sera anticipé chez l’individu issu d’une famille à risque d’une telle affection, de même qu’à degré d’exposition identique aux rayonnements ultraviolets, les premiers stigmates de vieillissement cutané apparaîtront plus précocement chez l’individu caractérisé par un phototype clair – trait génétique intervenant comme facteur de susceptibilité accrue aux ultraviolets.

Il faut donc admettre une certaine inégalité des capacités de réponse ou de protection selon les individus. Cela met en lumière la nécessité de privilégier une stratégie visant à répartir le poids global de tel ou tel facteur sur la durée de vie entière, plutôt que de laisser se concentrer ses effets sur une courte période. La gestion du capital-risque peut donc s’inspirer du comportement de la cigale ou de celui, plus responsable, de la fourmi. Finalement, les effets additionnels des nombreux facteurs de l’environnement et surtout la durée sur laquelle ils exercent leurs “méfaits” rendent compte d’un très grand nombre de combinaisons toxiques et mettent en perspective autant de trajectoires individuelles possibles.

Génétique, environnement et expériences

Excepté dans certaines maladies fortement associées à l’âge, à l’image de l’ostéoporose, on connaît mal la part jouée respectivement par les facteurs génétiques et par l’héritabilité dans le déterminisme des différents modes de vieillissement. L’héritabilité, c’est-à-dire les habitudes transmises par le comportement de nos parents, dicte une part sans doute non négligeable de nos propres comportements ultérieurs (modes alimentaires ou propension aux activités physiques…). On ne peut malgré tout exclure le fait que notre génome engage lui-même, au moins partiellement, nos habitudes de vie. Les conditions socio-économiques affectées à chacun d’entre nous, l’éducation parentale, l’environnement professionnel, les expériences vécues tout au long d’une vie représentent autant de facteurs encores usceptibles d’expliquer des vieillissements différentiels et la variabilité des capacités à faire face à la succession de crises et de pertes qui jalonnent l’existence (capacité dite “de résilience”).

Mais le vieillissement ne saurait se résumer à un modèle biologique. Il convient de tenir compte aussi des facteurs psychologiques, des influences sociales et culturelles pour expliquer l’importante variabilité des vieillissements. Ainsi, deux crises majeures du développement sont susceptibles de ponctuer l’avance en âge :
la crise du milieu de vie, fréquemment décrite comme un tournant entre l’état de jeune adulte et celui de la maturité, qui s’accompagne d’une certaine remise en question et de changements importants dans la vie de l’individu. Il est admis qu’elle puisse survenir et se dérouler sur une large période, de la trentaine à la cinquantaine. Les interprétations de cette crise sont plurielles et on peut la considérer comme un processus plus ou moins nécessaire et recherché. Cette crise marquerait un changement de perspective, l’être humain se référant à partir de ce moment au nombre d’années lui restant à vivre et non plus au nombre d’années vécues ;
la crise de la pleine maturité : autour de 60 ou 65 ans, l’individu est confronté à une série de changements qui concourent à le placer face à une somme de pertes susceptibles de le précipiter dans un vieillissement accéléré, s’il n’adopte pas ou s’il ne possède pas les moyens d’élaborer les stratégies adéquates. De nombreux événements exposent au risque de la crise, tels l’abandon du rôle de parent, la perte des responsabilités professionnelles ou d’autres fonctions sociales, associatives, syndicales ou politiques, la disparition du rôle conjugal associée au veuvage, plus fréquent chez les femmes, la chute parfois significative des ressources financières imposant des restrictions et modifications des habitudes de vie. Tout va alors dépendre pour l’individu de ses capacités à faire face à “la perte en trop”, dénommée ainsi par Jack Messy dans La personne âgée n’existe pas (Payot, Paris, 1992).

Capacité à faire face et réserves fonctionnelles

Si le processus de vieillissement s’accompagne de façon inévitable de modifications structurelles génétiquement programmées, il est capital de privilégier une approche fonctionnelle pour distinguer les différentes modalités de vieillissement. Il est établi que, dans l’accomplissement d’actes de la vie quotidienne, nous ne mobilisons qu’environ 30 % de nos capacités fonctionnelles et que, par conséquent, nous bénéficions d’une certaine marge de sécurité évaluée à environ 70 % des capacités maximales, considérée comme une réserve fonctionnelle. Cette dernière constitue les ressources dont l’individu dispose pour affronter telle ou telle agression médicale, et l’on conçoit qu’une baisse de ce niveau de réserve puisse fragiliser la personne. Le potentiel de réserve conditionne donc les capacités de récupération ou de restauration fonctionnelle de l’individu. Ses réponses à tel ou tel événement de vie sont finalement conditionnées par des facteurs génétiques, par ses capacités à "faire face" et par ses réserves fonctionnelles.

Pr Claude Jeandel, Pôle gérontologie, CHRU de Montpellier

Basé sur l'article de :
Pr Claude Jeandel

Paru dans Mutuelle & Santé n° 87

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