Alcool, quand tu nous tiens !

Explication de la spirale de l’alcoolisme, ses conséquences et comment en sortir.

L’alcool est un merveilleux produit. Prenons l’exemple d’un adolescent ou d’une adolescente. Mettons Jacques. Il rencontre l’alcool lors d’une fête avec ses copains. Quelques verres le transforment : il devient gai, audacieux, drôle, sensuel, spontané, séduisant, imaginatif. Ses yeux pétillent, la vie est légère. Il aperçoit le meilleur de lui-même et de la vie. Il ose se montrer tel qu’il est, ce qui en fait un être chaleureux. L’alcool l’a allumé, il est sorti de sa grisaille. C’est la fête.

Quel est le secret de ce produit ?

L’alcool est un anesthésique des douleurs du corps et aussi de celles de l’esprit, ce qui provoque un soulagement. Parmi ces douleurs de l’esprit, il en est une qui pèse sur nos épaules à tous : c’est la culpabilité. D’où provient-elle ? Nous sommes accablés en permanence par ce que nous sommes, car nous savons que nous pourrions être bien meilleur. Nous nous désespérons d’être si imparfait, si mal fini. L’écart entre ce que nous sommes et ce que nous pourrions être est la source permanente de reproches que nous faisons à nous-même.

Cette culpabilité nous pollue intérieurement. Elle est source notamment de dépression. Or, avec la prise d’alcool, nous anesthésions cette culpabilité. Pendant un moment, elle se volatilise et tout s’allège, car nous osons enfin nous montrer comme nous sommes, avec nos travers. Nous n’avons plus besoin de nous cacher. D’où cette perception transformée de nous-même et des autres. Pour en revenir à Jacques, il découvre que lorsqu’il se prend comme il est, il est finalement bien meilleur !

La nostalgie du premier verre

C’est seulement quand l’effet de l’alcool retombe que les choses se compliquent. En effet, il a expérimenté qu’il pouvait être génial puis il est redevenu basique. Cela crée une nostalgie qui est d’autant plus forte quand l’épisode a donné lieu à un moment d’intimité et de chaleur humaine. Dorénavant, Jacques sait qu’il peut être tout autre alors qu’avant il n’en avait pas conscience. Maintenant, il se trouve amputé d’une partie de lui-même. Si on ne lui apprend pas qu’il pourrait retrouver l’expérience par d’autres moyens que l’alcool, il va insensiblement multiplier les occasions de boire.

Le paradoxe, c’est que le corps, en particulier le système nerveux, s’habitue très bien à l’alcool. Comme dans un couple : au début, l’alcool sait bien exciter le système nerveux puis celui-ci s’habitue au point qu’il faille progressivement augmenter la dose d’alcool pour retrouver l’effet premier. Mais la lune de miel du début s’est envolée, et c'est là qu’il faut faire attention. Heureusement que tous les jeunes qui passent par là ne deviennent pas alcooliques.

Cinq paramètres favorisant l’emprise de l’alcool

La relation avec le produit

Un danger est d’utiliser l’alcool comme un super-médicament. Au début, il peut être antidépresseur, euphorisant, désinhibiteur, dopant…, mais ensuite ces effets positifs s’inversent. Le risque est de banaliser cet usage car, pendant que la personne court après un résultat qui lui échappe de plus en plus, elle ne traite pas la source profonde de son mal-être et, avec l’alcool, celui-ci ne fait qu’augmenter. L’autre danger est représenté par toutes les consommations automatiques ou rituéliques sans aucune conscience de ce que l’on fait et pourquoi on le fait : je bois devant la télé, je bois à telle heure, je bois avec tels copains, je bois quand je suis à tel endroit, etc. Toutes ces consommations banalisées pendant des années attachent l’alcool à la personne, et inversement.

Les événements de vie

Généralement, les jeunes comme Jacques se calment quand ils commencent à construire leur vie, car cela leur donne une estime d’eux-mêmes qui suffit à modérer et à maîtriser leur consommation. Ce qui peut déclencher de nouveau le processus, ce peut être un événement grave et douloureux de la vie : la perte d’un proche, ou d’un emploi, par exemple. Ce peut être aussi toute situation susceptible de ruiner l’estime que la personne avait conquise vis-àvis de soi-même.

Le terrain de fragilité de la personne

Les personnes qui sont exposées à la dépendance sont souvent hypersensibles. Elles souffrent particulièrement de la dysharmonie, du mensonge, du manque d’amour. L’alcool est une tentative de se protéger en se mettant dans une bulle.

Les souffrances négligées

Toute souffrance que l’on garde en soi sans tenter de la dépasser va finir par se manifester soit au niveau du corps par une maladie, soit au niveau d’un comportement comme celui de boire, soit par de la dépression. D’où l’intérêt d’apprendre aux jeunes à exprimer leurs sentiments et à chercher de vraies solutions à leurs maux plutôt que de les étouffer dans leur coeur en les bâillonnant avec un produit tel que l’alcool.

La perte d’une espérance

Si la personne perd la foi en un futur qui lui permette d’épanouir ses possibilités, alors elle peut être tentée d’anesthésier son désespoir dans l’alcool.

L’érosion progressive d’un capital de liberté

Selon l’impact de ces paramètres, le buveur grignote son capital de liberté par rapport à l’alcool. Il devient alcoolique quand il a totalement perdu ce capital. Pour lui, et aussi pour son entourage, l’alcool devient un enfer. Le système nerveux s’est tellement bien habitué à l’alcool qu’il a besoin d’une alcoolémie positive en permanence, sinon il disjoncte (épilepsie, delirium). Pour l’alcoolique, boire est une obligation. Même s’il est très volontaire, il lui est presque aussi impossible d’être abstinent que d’arrêter de respirer. Il n’a plus qu’une seule préoccupation : comment boire suffisamment souvent pour ne pas prendre le risque d’être en manque ? Sa vie oscille entre deux personnages : le gentil qui fait tout pour être aimé, et le pénible qui est tellement mal qu’il attaque ses proches et la terre entière.

Le buveur et son entourage

Il y a trois aspects :

  1. L’entourage familial ou professionnel déploie beaucoup d’énergie pour atténuer, voire cacher les conséquences des alcoolisations d’une personne proche, qu’ils veulent aider et dont ils veulent lui épargner des conséquences fâcheuses. Par exemple, si le buveur rentre ivre, le conjoint va tout nettoyer et le mettre au lit. Ce qui fait que, le lendemain, le buveur qui a oublié ce qui s’est passé n’en a plus aucune trace. Au travail, ce peut être de passer derrière pour corriger un oubli ou une erreur. Ces bonnes actions pourraient aider l’alcoolique en lui montrant qu’on l’aime bien, mais elles ont en fait pour conséquence de l’isoler d’avantage de la réalité et des conséquences de son addiction.
    Ce qui fait qu’il devra aller encore plus loin pour avoir la conviction d’être dans une impasse et avoir l’énergie de s’en sortir. Le système familial ou professionnel va supporter pendant des années une vie de plus en plus difficile en cherchant un équilibre avec le buveur jusqu’à ce qu’un jour le buveur soit jeté avec perte et fracas tellement l’entourage n’en peut plus.

  2. Cet entourage qui n’en peut plus n’a cessé de faire pression sur le buveur pour qu’il arrête l’alcool et même si le buveur fait la sourde oreille pendant longtemps, de guerre lasse il finit par obtempérer : il va voir le médecin pour faire une cure. Mais s‘il le fait juste pour calmer le jeu, sans conviction, cette cure ne sert à rien et, à la prochaine difficulté, il reboira en ayant encore plus le sentiment qu’il est nul.

  3. En fait, la conduite addictive n’est pas que le reflet de la souffrance du buveur, elle est aussi celui de la souffrance de toute une famille. Alors, chaque membre de la famille croit que tout son malheur vient du buveur. En réalité, nous avons tous une histoire traumatique qui nous fait souffrir et, pour aller mieux, nous ne pouvons nous occuper que de la nôtre, sans pouvoir changer les autres. L’expérience montre que si, au lieu de faire pression sur le buveur, un ou plusieurs membres de la famille décident de s’occuper de leurs propres souffrances et d’aller vers une bonne vie, c’est la meilleure aide qu’ils puissent apporter à celui qui est dépendant, car alors il est devant le fait qu’il n’y a que lui qui peut sauver sa peau.

La spirale des pertes

Pendant des années, rien n’apparaît au grand jour : le corps semble bien supporter l’intoxication, et l’entourage tant familial que professionnel essaie de rattraper les dégâts au fur et à mesure pour éviter une catastrophe. Sauf que l’alcoolique ajoute à la dose dont son corps a besoin une dose en plus pour noyer son impuissance, sa honte et son désespoir. Puis, inexorablement, apparaissent des fautes professionnelles, des accidents, des problèmes avec la justice, des crises de couple, la perte des amis, le placement des enfants ou simplement leur mépris. Quand le travail et le conjoint disparaissent, c’est toute l’insertion sociale qui est mise en cause, avec le danger de clochardisation. L’intoxication finit par provoquer l’atteinte du foie, du pancréas, des jambes, des yeux, de la raison, de la vie…

Toucher le fond

L’alcoolique emploie cette expression pour dire qu’à un moment de cette descente aux enfers une perte un peu plus insupportable déclenche sa décision de tout faire pour en sortir. Ce peuvent être les violentes douleurs d’une pancréatite, la perte de la vue ou des jambes, la peur de la folie ou simplement la proximité de la mort. Ce peut être aussi de ne plus supporter de croiser le regard de son enfant…

Cependant, le mystère demeure sur cette force qui lui permet d’inverser la spirale. Instinct de survie, certes, mais aussi instinct de sur vie marquant le retour d’une espérance. S’il n’a pas sombré, il peut vivre une belle aventure. Même si la dégradation de sa santé est installée, la marge de réversibilité est étonnante et peut lui permettre de construire une vie meilleure que la précédente.

La décision de la liberté

La décision de sortir de l’alcool implique de faire le deuil d’un monde pour en découvrir un meilleur. L’alcoolique va perdre sa bouteille, qui est sa compagne d’infortune et son refuge. Il va perdre l’image de nullité qu’il s’est forgée et ses copains de médiocrité. Il va devoir renoncer à être la victime qui monopolise toutes les inquiétudes et qui pollue la vie de l’entourage autant que la sienne. Il va renoncer à la dépendance affective, à la passivité, à vouloir tout, tout de suite. Il va renoncer à la non-vie. Il va passer d’avachi à debout. Il sait ce qu’il va perdre, mais il a du mal à imaginer ce qu’il va gagner : le plaisir du corps et de l’énergie retrouvée, des relations authentiques et chaleureuses, des fêtes sans sombrer, la fierté de se dépasser, une vie responsable qui se construit, des rêves qui deviennent possibles.

Il accédera aussi à la possibilité d’aider ceux qui n’ont pas encore fait la route. Dans sa nouvelle vie, il va falloir qu’il cherche à obtenir sans l’alcool les effets de la lune de miel avec l’alcool. Il a besoin qu’on lui dise : « Dans votre cas précis, j’ai vu des personnes dont la vie s’est transformée. » Tant que la décision n’est prise que pour calmer le jeu sous la pression de l’entourage, le résultat s’effondrera à la prochaine anicroche. Seule une décision pour sauver sa vie aura suffisamment de force. Mais décider de renoncer à sa dépendance ne veut pas dire détester celui qui a bu : au contraire, il va falloir comprendre et aimer l’alcoolique.

Pourquoi n’a-t-il pas pu faire autrement ? Décider, c’est aussi reconnaître son impuissance par rapport à l’alcool et demander de l’aide. Vouloir s’en sortir seul est encore une illusion, car il y a deux niveaux de dépendance à dépasser.

Sortir de la dépendance du corps

Nous avons vu que le corps de l’alcoolique réclame une alcoolémie positive en permanence. Cette dépendance est tenace mais, au bout de 3 ou 4 jours sans alcool, le système nerveux se calme et cesse de réclamer sa dose. Le problème, dans la dépendance physique, est donc de passer ce cap car, dès les premières heures sans la dose d’alcool nécessaire, il apparaît des tremblements, des sueurs, des angoisses qui peuvent évoluer en delirium tremens, avec un risque vital. Or ces symptômes sont amplifiés par le stress, la peur, le sentiment d’insécurité, la douleur physique ou une maladie, par exemple.

Le sevrage doit donc se faire sous surveillance médicale, dans un climat de sécurité, de calme, de respect, d’accueil et d’écoute de la personne. Des médicaments doivent être prescrits pour calmer le système nerveux pendant une brève durée, mais plus les conditions d’accueil sont bonnes, moins il y a besoin de doses importantes car, en fin de compte, l’esprit est plus fort que le corps. Ainsi, très rapidement, l’état de la personne s’améliore. Cependant, la partie ne fait que commencer. En effet, l’usine chimique de la dépendance a été mise en veilleuse par l’absence de la molécule alcool, mais elle est toujours prête à redémarrer en cas de réalcoolisation, même si c’est vingt ans après. Le corps ne perd pas la mémoire. C’est ce qui est difficile à accepter pour l’alcoolique, car il rêve de pouvoir à nouveau décider de boire ou de ne pas boire. Tant qu’il ne l’a pas vérifié lui-même, il ne croit pas vraiment celui qui affirme que cette liberté est définitivement perdue.

Il demande un médicament pour se donner le change, car en réalité le deuil de l’alcool n’est pas fait. Or ce deuil le délivrerait. Ce besoin de faire ses propres expériences est à l’origine de bien des réalcoolisations, précoces ou tardives. Ce ne sont pas des échecs, mais une occasion de renforcer sa détermination en en tirant un enseignement. C’est une invitation à vivre plus consciemment.

Sortir de la dépendance de l’esprit

Il s’agit d’un combat au long cours, mais les bénéfices s’en font sentir dès le départ. La méthode C.R.A.V.E. résume la démarche.

  1. Comprendre qu’être alcoolique n’a rien de déshonorant, l’alcool étant si banalisé qu’il est très facile de se faire piéger. Comprendre qu’à un moment donné l’alcool a été une stratégie pour gérer une souffrance de solitude, de séparation, un besoin de reconnaissance, de protection, d’harmonie. Comprendre ce besoin dans le précis de son histoire. Comprendre que l’alcool peut être un désespoir d’amour mais aussi un désespoir de vérité. Comprendre que la culpabilité n’est pas bonne conseillère alors que reprendre la responsabilité de ce qui nous arrive est le seul moyen de sauver sa vie. Comprendre que la vie peut toujours redémarrer même dans la pire des extrémités.

  2. Réconciliation avec soi-même. Alcoolique ou non, nous ne pouvons accéder à une vie meilleure que si nous tentons d’aimer nos travers. Cela passe par une compréhension de nous-même et de notre histoire. C’est ainsi que le buveur devra un jour pouvoir dire : « Oui, je suis passé par cet enfer, mais ça m’a permis d’accéder à une vie que je n’aurais pas osé espérer. » C’est depuis cette tentative de réconciliation avec lui-même qu’il va avoir l’énergie de la démarche. Cependant, au départ, il se déteste. Ce sont les yeux et les mots d’amour de celui qui l’accompagne qui vont lui donner le goût d’aller chercher en lui cet amour.

  3. Atteindre sans alcool ce qui était recherché dans l’alcool. Vivre sans alcool ne peut être se résigner à une vie terne. Celui qui veut arrêter doit se poser la question de ce qu’il recherchait au départ dans le fait de boire et dans la façon de boire : vivre l’ivresse, tromper l’ennui, supporter un travail harassant, anesthésier la douleur d’avoir perdu l’être aimé, se donner du courage, se défouler, faire la fête, passer un moment d’intimité chaleureuse avec soi-même ou avec l’autre, se faire une bulle protectrice, etc. Alors, ça va être le programme pour que son abstinence soit heureuse.

  4. Vivre ses envies. Pendant des années, l’alcool est devenu le seul but. L’envie de départ est devenue une obsession. L’alcool a stérilisé le terrain fertile des envies, si nécessaires à notre épanouissement. Car d’envie en envie nous allons vers le meilleur de nous-même. Après un sevrage, il faut du temps pour que ce monde germe à nouveau. La personne doit chaque jour se poser la question : qu’est-ce qui va me rendre vivant aujourd’hui, maintenant ? Comment je peux oser aller vers quelque chose qui me fait envie ? Ne pas trahir ses envies permet de dégonfler le pouvoir de l’alcool qui, sinon, tente de se manifester par des envies intenses de boire, appelées craving.

  5. Entraide. Pour que l’abstinence soit tout à fait heureuse, l’ancien buveur a souvent besoin de transmettre à d’autres la route fabuleuse par laquelle il est passé. Cependant, bien des égarements sont possibles si cette aide se fait sans précaution et sans un cadre précis. C’est là l’intérêt des associations d’anciens buveurs.

Conclusion

Buveur ou non-buveur, la réconciliation avec nous-même est la clé de l’indépendance !

Dr Pierre Radisson, médecin généraliste, alcoologue

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