L'EMDR pour reprogrammer le mental

Explication de l'EMDR (désensibilisation et retraitement par le mouvement oculaire) comme moyen de traiter des traumas.

L’EMDR a conquis aujourd’hui une place reconnue dans la plus large partie de la communauté médicale : cette thérapie a prouvé son efficacité à travers de nombreuses études scientifiques, et les instances publiques nationales et internationales – la Haute Autorité de santé, en France, l’Organisation mondiale de la santé plus récemment – la recommandent pour le traitement des troubles anxieux graves. Lors des journées d’études que la MTRL avait organisées pour son 50e anniversaire, le Dr Anne Dumont, psychiatre, nous l’avait fait découvrir. Voici le contenu de son intervention en mai 2015.

Un peu d’histoire pour commencer, et une définition : EMDR pour “eye movement desensitization and reprocessing” ou “désensibilisation et retraitement par le mouvement oculaire. Cette technique a été inventée à la fin des années 1990 par Francine Shapiro, qui est une brillante psychologue. Elle a pu mettre en évidence au cours d’une promenade dans un parc que les mouvements des yeux qu’elle faisait en suivant le mouvement des oiseaux apaisaient les tensions qu’elle avait à l’intérieur d’elle-même. Elle suivait des yeux le vol des oiseaux migrateurs et, petit à petit, elle sentait un apaisement arriver.

Elle s’est demandé si c’était dû au hasard, puis elle a commencé à faire des recherches. Aujourd’hui, il y a énormément de recherches et des centaines de publications, et c’est David Servan-Schreiber qui, le premier, a pu importer cette technique en France à la fin des années 1990. Aujourd’hui, la science peut affirmer que les mouvements oculaires sont efficaces dans la désensibilisation du trauma, ou des traumas un peu moins importants de la vie quotidienne, comme on le verra plus loin. Avant de vous expliquer comment cette technique fonctionne et de vous présenter les mécanismes de l’EMDR, je vais vous raconter une histoire. C’est l’histoire de Sophie, à Paris, une jeune femme adulte qui a perdu l’homme de sa vie.

« Il y a quatre ans, mon compagnon était tué sur la route par un chauffard. J’ai consacré beaucoup de temps et d’énergie à remonter la pente, à travailler avec un psychiatre, à essayer de reprendre goût à la vie pour ma fille, pour mes proches, pour moi-même… Le chemin a été long et ardu, mais j’avais goût à la vie. J’ai surmonté la perte de celui avec qui je me voyais passer le reste de mes jours… Jusqu’au moment où une relation s’est nouée avec un homme, qui s’est enfui au bout quelques mois. Ce nouvel abandon a réveillé chez moi des symptômes que j’avais cru disparus pour toujours. J’étais dans une impasse avec mon psychiatre, à qui j’ai dit que j’avais le sentiment d’être au bout de la rue, de la parole… »

« J’avais entendu parler de l’EMDR par le livre de David Servan-Schreiber, Guérir. En parlant de l’EMDR autour de moi, j’ai trouvé l’adresse d’une thérapeute. Les trois premières séances ont été consacrées au récit de ces dernières années, à des explications sur les fondements scientifiques de l’EMDR et les aspects techniques de la thérapie. J’ai beaucoup apprécié l’honnêteté de la thérapeute, qui ne m’a jamais promis de résultats, mais a dit qu’elle pensait pouvoir m’aider.
Nous avons fait plusieurs séances pour parcourir les sensations associées à l’événement traumatique de la perte de mon conjoint. Le premier parcours a été douloureux, bien entendu. J’ai pleuré de manière incontrôlée et, la séance suivante, j’étais vidée, juste épuisée. En quatre séances d’1 h 30, je ne vois plus mon compagnon à tous les coins de rue, je peux entendre du piano sans avoir de battements de coeur (il était pianiste), et je ressens un apaisement totalement nouveau, comme si la pierre de chagrin que j’avais enfouie au fond de moi était dissoute. Bien sûr, je n’ai pas oublié : mon pianiste reste dans mon coeur, je le promène avec moi comme une pépite de bonheur. Je souhaite apporter ce témoignage à tous ceux qui souffrent et ont le sentiment qu’ils n’avancent plus dans leur démarche.
»

Ce témoignage nous montre qu’on n’est pas obligé de souffrir. Quel que soit l’âge, il y a toujours des solutions : médicamenteuses quand on est psychiatre, mais pas forcément. On peut aller au-delà de ça et proposer des choses qui font intervenir les ressources personnelles de chacun.

Qui peut être concerné par ce type de soin ?

Ce sont des personnes qui ont connu des catastrophes, des traumas avec un grand “T” comme les appelle Francine Shapiro, qui se réfère aux catastrophes naturelles, aux attentats, aux agressions, aux accidents, aux traumas de guerre… Ensuite viennent les traumas avec un petit “t”, qui s’apparentent plus aux événements de vie négatifs : ce peut être des événements répétitifs, notamment des agressions dans l’enfance, sexuelles ou non. Il peut y avoir aussi les phobies, les douleurs chroniques, le deuil… Et cela s’adresse aux adultes comme aux enfants.

Comme pour l’hypnose et la pleine conscience, sont exclues de ces indications les psychoses, les dissociations et les idées suicidaires en l’occurrence, parce que l’EMDR active l’émotionnel et peut faire décompenser les états dépressifs… Quand ce sont des dépressions graves, elle peut aggraver les idées de suicide.

A quel moment pouvez-vous être traité par l’EMDR ?

A n’importe lequel, quand on a vécu quelque chose de douloureux. Lors de la catastrophe d’Haïti, il y a des thérapeutes qui sont partis immédiatement pour aller traiter les victimes et qui ont commencé l’EMDR dans les décombres, immédiatement. Il y a eu des résultats exceptionnels très rapidement.
Après, il y a les personnes qui essaient de gérer les choses. Naturellement, le trauma peut aussi cicatriser. Mais, parfois, au bout de deux ou trois mois, les personnes continuent à avoir des cauchemars, à souffrir d’angoisses, à avoir des flashs et des déclencheurs quand elles sont dans des situations qui leur rappellent le trauma… Dans ces cas-là, c’est le moment d’intervenir. Toujours dans une approche intégrative, avec un psychiatre référent s’il y a un besoin médicamenteux, avec des personnes pratiquant l’hypnose, la sophrologie, la cohérence cardiaque… On est toujours des acteurs en lien pour pouvoir travailler.

Ensuite, il y a des personnes un peu plus âgées qui viennent. On a notamment un patient de 86 ans qui est venu consulter pour un trouble anxieux généralisé, avec des crises d’angoisse très fortes. Il a réussi en trois séances à ne plus souffrir et à ne plus avoir de crises, ce qui était pour nous une belle récompense, et pour lui encore plus ! On n’est jamais trop âgé ou trop jeune pour commencer et arriver à traiter ses vieux démons. Alors, par qui ? C’est une très bonne question. Il faut vraiment avoir affaire à des personnes formées, qui soient de référence. Il y a une technique qui a été validée par Francine Shapiro, l’inventeur de la thérapie EMDR, qui a créé une association en Europe : l’EMDR Europe. Toutes les personnes adhérentes à cette association sont formées avec la technique Shapiro. Alors, pour être sûr de ne pas aller à la mauvaise adresse, rendez-vous sur le site de l’association, puis sur l’annuaire. Vous serez en de bonnes mains.

On revient sur l’idée que la douleur n’est pas une fatalité. On n’est jamais obligé de souffrir, on ne naît pas avec la douleur, la dépression ou le trouble anxieux généralisé. On peut trouver des alternatives à ça et changer notre fonctionnement, changer le lien qu’on a à soi. Pour cela, il faut travailler sur la pensée que l’on a de soi, les cognitions, mais aussi sur l’émotionnel, le corporel… Vous verrez, dans les phases d’après, que l’EMDR va aller cibler tout cela pour travailler et réactiver les choses, pour les remettre au travail.

Comment ça marche ?

Les mécanismes sont mal connus pour l’instant, et nous n’avons que des hypothèses.

L’hypothèse première, c’est que les mouvements oculaires que l’on fait volontairement en EMDR – les stimulations bilatérales alternées – ressemblent aux mouvements que l’on fait au cours de notre sommeil paradoxal, pendant nos rêves. On part du principe que le rêve est une manière de retraiter l’information que l’on a vécue dans la journée, et qu’il permet de digérer les événements de la vie, plus ou moins importants ou plus ou moins graves. On a une capacité naturelle à retraiter l’information que l’on a vécue. Ça, c’est d’abord le mécanisme pressenti.

Ensuite, l’hypothèse pour continuer de travailler avec cette technique est le traitement adaptatif de l’information, le concept selon lequel notre système nerveux central est capable, en mettant des mécanismes de traitement adaptatif de l’information, d’aller faire digérer les souvenirs quels qu’ils soient, traumatiques ou non. On part donc du principe que les réseaux de mémoire sont à la base des symptômes et de la santé mentale. Les souvenirs non traités sont à la racine de la pathologie, et les souvenirs traités viennent renforcer nos ressources et font parties de notre bagage. C’est ce qui nous permet de faire face, d’avoir de l’expérience.

La méthodologie se passe en huit phases, qui doivent être respectées de manière très rigoureuse pour ne pas se perdre dans les plans de ciblage de l’EMDR. Le modèle taille, c’est le système de traitement adaptatif de l’information. On part du principe que le cerveau est un organe comme tout autre organe de l’appareil humain. Quand on se blesse au niveau de la peau (qui est un organe), on a des messagers chimiques, les neuromédiateurs, qui viennent stimuler l’inflammation et donner une réponse de réparation. On obtient une cicatrisation. Le cerveau, c’est pareil. Il va aller chercher de l’information pour la stocker de manière adaptative.
Quand l’information qui arrive est trop difficile, trop lourde, c’est un peu comme un fichier que vous n’arrivez pas à charger dans votre ordinateur parce qu’il est trop gros : il faut le fragmenter. C’est la même chose pour le cerveau : quand ses capacités de défragmentation sont dépassées, il bloque et ne peut pas digérer l’information. Ce sont ces événements de vie traumatiques et excessivement douloureux, qui ne peuvent pas être stockés immédiatement, que l’EMDR va cibler. Le système cérébral neurosensoriel et cognitif est programmé pour aller vers la guérison, tout comme le système cutané.

Le système du traitement adaptatif de l’information va faire basculer la perturbation émotionnelle de l’événement traumatique vers une résolution adaptée. Les mouvements des yeux vont permettre de remettre en route le système du traitement de l’information. Comme si on revivait le trauma de manière atténuée. Ça remet en marche le système de retraitement, comme si on pouvait le vivre une seconde fois, mais en sécurité avec un thérapeute, dans un lieu sécurisant, et avec des mouvements qui stimulent l’intégration du souvenir. Ce sont donc des réseaux associatifs qui sont à la source de la guérison de l’EMDR. Différents éléments composent le souvenir. Car le souvenir, c’est à la fois des images (quand vous pensez par exemple à des vacances paradisiaques ou à une personne que vous avez perdue), mais ce sont aussi des émotions que vous ressentez, voire des sensations corporelles… Un souvenir, c’est une pelote de toutes ces sensations, de tous ces messages sensoriels. Et quand on stimule la mémoire pour remettre le trauma et l’activer, on peut avoir accès à ce matériel pour aller le travailler.

Les huit phases que comporte une séance d’EMDR

La première phase, c’est de faire l’historique avec le patient ; comme dans toute relation thérapeutique, il faut installer une confiance. On ne peut pas commencer l’EMDR de but en blanc : il faut toujours avoir un temps d’approche et de connaissance mutuelles. Il faut aussi apprécier l’état de stabilité du patient : est-il capable de faire face à l’exposition au souvenir à nouveau ? On vient quand même activer des choses difficiles, et si la personne est trop anxieuse ou trop déprimée, on peut aggraver son état psychique. Donc on essaie toujours de stabiliser le patient, d’où aussi l’approche intégrative de cette médecine, une équipe pluridisciplinaire, l’hypnose, la sophrologie… Pour pouvoir travailler en renforçant les ressources, pour stimuler le positif avant d’aller traiter le trauma.

Ensuite, on établit ensemble un plan de ciblage, qui va aller chercher toutes les images, les séquences qui auraient pu rester bloquées et enkystées dans la mémoire. Là, c’est le patient qui va devoir effectuer un gros travail, puisqu’on va lui demander d’aller chercher dans sa mémoire pour trouver ce qui est le plus difficile aujourd’hui, ce qui continue de le faire souffrir, ce qui est encore là maintenant. Grâce au patient et à ses capacités de mémoire, on va pouvoir aller cibler chaque problématique, les reprendre les unes après les autres toujours en commençant par la source, c’est-à-dire le souvenir le plus ancien et la cause du problème au niveau chronologique. Une fois que vous avez pu, avec votre thérapeute, établir les cibles que vous voulez aller traiter, vous allez avoir une phase de préparation, où on va vous expliquer comment ça se passe, comment on s’installe, comment on procède au niveau des mouvements des yeux… On est très proche du patient (les pieds des chaises sont croisés) et on fait de rapides mouvements devant ses yeux. Environ vingt ou trente secondes plus tard, on lui demande ce qu’il voit. Et le patient donne une réponse sans réfléchir, sans juger de ce qui va venir. Il laisse ses pensées agir sans faire d’efforts. Ensuite on continue, on continue, encore et encore. Petit à petit, le canal du souvenir va venir s’épuiser, les émotions liées à l’image vont pouvoir s’atténuer et, naturellement, une pensée positive va être intégrée à la place.

Tout cela a été objectivé par des PET-scans, des examens au niveau du système sympathique, parasympathique… On a vu qu’il y avait des différences entre l’activation du souvenir avant/après.

Après, on arrive vers du positif, à un stade où vous vous rendez compte que vous n’avez plus de perturbations. Exemple : « Je n’ai plus mal quand je repense à ma mère. Elle est morte il y a maintenant six mois, mais je n’arrivais plus à vivre, à me lever le matin sans penser à elle. Et là, quand j’y repense, je ne vois plus que les bons souvenirs. C’était vraiment quelqu’un que j’aimais très fort, mais le lien a changé. » C’est ça le travail de l’EMDR : le lien change, mais on n’oublie pas. Une fois que ce positif est arrivé, qu’on l’a ancré et qu’il est vraiment habité par la personne, on va aller l’installer, le renforcer encore plus, toujours à l’aide des mouvements oculaires. Et quand la pensée est vraiment là, vraiment ancrée, et qu’on est sûr d’être tranquille avec ça, qu’on n’a aucune perturbation, on passe à une phase qu’on appelle le scanner corporel. C’est-à-dire qu’on va aussi chercher si, quand vous pensez à cette situation, votre corps renferme des perturbations bloquées. S’il y a quelque chose, on continue jusqu’à ce que la perturbation soit épuisée et qu’elle disparaisse. Cette manière de faire, on l’exécute systématiquement pour chaque cible et, une fois que tout est bien traité, la séance est terminée. On débriefe, et après on se dit que, la prochaine fois, on visera une autre cible. Si la cible n’a pas été retraitée pendant la séance complète, on reprend là où on en était, on ne va pas trop vite, on laisse du temps… Mais c’est vous qui faites le travail, le thérapeute est là pour guider le travail.

Quelle est la durée moyenne du traitement ?

La durée du traitement est quelque chose d’aléatoire. Cela dépend du type de soins, du type de pathologie qu’on doit traiter. Quelqu’un qui a des capacités d’élaboration très fortes, qui a déjà fait de la psychanalyse, qui a déjà eu des thérapies, va peut-être être plus accessible, parce qu’il aura déjà des cibles et des problématiques en tête. Après, il y a des personnes qui sont aussi beaucoup dans le contrôle, qui aiment avoir leurs affaires bien rangées, qui ont besoin de contrôler leurs pensées, ce qui est rassurant ! Mais ce qui est rassurant peut parfois bloquer le travail. C’est pour cela que les techniques de sophrologie, d’hypnose et de cohérence cardiaque sont très importantes et vont aider le patient à aller dans le lâcher-prise, et pouvoir aussi travailler en EMDR.

Parfois, il y a des déblocages très rapidement, mais c’est souvent pour les traumas avec un grand “T”, pour tout ce qui est “bombe atomique” ou grandes catastrophes de ce type. Pour terminer, et comme je vous le disais en commençant, il n’est jamais trop tard pour guérir, vous n’êtes pas condamné à souffrir. Quel que soit votre niveau de souffrance, ce n’est pas un fardeau que vous devez traîner toute votre vie.

L’EMDR reste un outil thérapeutique dans une boîte à outils. Il n’y en a pas qu’un seul quand on doit travailler : on prend un outil, on fait le travail à effectuer, mais parfois on a besoin de détente et d’auto-soins à domicile, de refaire des exercices de relaxation, et puis, avant tout, de pouvoir demander de l’aide. Cette thérapie s’appuie sur les ressources du patient, aussi utilise-t-on des techniques en dehors des séances de désensibilisation pour renforcer les ressources. Des techniques comme la technique de l’éponge, c’est-à-dire prendre plusieurs qualités, les souder ensemble et les ancrer dans le mental. Enfin, avant d’être en confiance, vérifiez bien que la personne auprès de qui vous êtes est bien agréée par le système de formation !

Pour en savoir plus

Vous pouvez aussi retrouver toutes les preuves scientifiques dans les publications du site www.emdr-france.org

Dr Anne Dumont, psychiatre

Article original de :
Dr Anne Dumont

Paru dans Mutuelle & Santé n° 100

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