Rhythm and blues : conséquences du confinement et du déconfinement

L’impact du confinement sur les rythmes de sommeil individuels.

D’un point de vue psychologique et encore plus chronobiologique, la période inédite que nous venons de traverser a eu des conséquences pour le moins contrastées. Certains ont adoré leur réclusion alors que d’autres ont détesté. Certains se sont mis à bien dormir, à trouver une sérénité dans cette sorte de routine protégée des dangers extérieurs alors que d’autres ont commencé à déprimer, ou au contraire à faire des crises d’angoisse des plus violentes. Personne en tout cas n’est resté indifférent. La période de déconfinement a enregistré les mêmes phénomènes mais à l’envers : ceux qui se sentaient si bien dans leur cocon se sont sentis menacés à l’idée de se retrouver dehors, face à l’ennemi invisible.

En tant que médecin du sommeil et de l’humeur, je n’ai pu accéder qu’à ceux qui allaient mal car ce sont eux qui m’ont télé-consulté, et c’est chez la boulangère et chez l’épicière que j’ai pu entendre ceux qui allaient bien et aussi ceux qui à la veille du déconfinement se sont mis à déplorer la fin de leur sérénité retrouvée. En témoigne le monologue d’une dame âgée en train d’acheter une tarte tropézienne : « Pendant que j’étais confinée, enfin je dormais bien ! Moi qui aime la routine, les journées bien organisées, sans imprévu, j’étais sereine ; maintenant, mon mari va à nouveau m’imposer des sorties inattendues, des invitations surprises et cela m’angoisse déjà. » Que s’est-il passé pendant ces 7 semaines de claustration ? À la lumière de ce que nous avons observé, que peut-on craindre dans le futur ? Que risque-t-il d’arriver avec le développement du télétravail ?

Covid et maladies chroniques

Il a été constaté au cours du confinement une explosion des arrêts cardiaques mais aussi des bouffées délirantes, des rechutes schizophréniques, d’états maniaques ou mélancoliques. Pourquoi me direz-vous ? En fait, probablement par peur d’être contaminé en allant à l’hôpital ou chez son médecin, et aussi parce que les cabinets étaient fermés, environ 60 % des personnes souffrant de maladies au long cours comme un problème cardiaque, une hypertension artérielle, un diabète, une psychose ou un trouble bipolaire, ont arrêté de se soigner avec des conséquences parfois désastreuses. Les assurances sociales s’attendent d’ailleurs à un rebond de leurs dépenses qui ont été en baisse pendant le confinement et qui risquent d’exploser au cours des mois à venir puisque de nombreuses décompensations sont à craindre et vont entraîner des hospitalisations.

L’impératif chronobiologique

Comme tous les êtres vivants, nous obéissons à des rythmes eux-mêmes soumis à des règles génétiques. Certains d’entre nous sont des longs ou des courts dormeurs, d’autres sont du matin ou bien du soir ou indifférents ; nous avons tous une carte d’identité de nos rythmes qui conditionne notre humeur, notre énergie, notre sérénité. Ne pas respecter ses rythmes propres, c’est risquer la dépression, l’anxiété, la panique parfois ! Il est donc important de se connaître soi-même, c’est-à-dire de savoir quel est le temps idéal de sommeil pour chacun, en moyenne 7 à 8 heures même si la norme se situe entre 5 et 10 heures, tout cela étant gouverné par nos gènes. Ceux du matin sont ponctuels et opérationnels dès leur réveil ; ceux du soir ont tendance à être de mauvaise humeur au début de la journée et à toujours courir après le temps. Les gens du matin tolèrent mal les changements d’horaires style passage à l’heure d’hiver, réveillons, voyages vers l’ouest, travail de nuit, alors que ceux du soir aiment la fête, peuvent travailler en 3x8 et avaler allègrement les fuseaux horaires. Cela fait partie de notre héritage génétique tout comme les yeux bleus ou les cheveux bruns. Il ne sert à rien de lutter contre ces prédispositions, par exemple en travaillant de nuit pour un sujet du matin qui dans ce cas est sûr de tomber malade dans les cinq ans.

Horloges et horlogers

Résumons la situation : dans le cerveau, nous avons une horloge appelée oscillateur, une sorte de chef d’orchestre qui donne le la à plein de petites horloges situées dans chacune de nos cellules. Nous disposons aussi d’un horloger principal qui est le soleil. C’est le plus puissant de tous, même si ce n’est pas le seul. Du fait que nous sommes des animaux diurnes, nous sommes supposés nous lever et nous coucher avec lui, ce qui explique probablement pourquoi tant de religions l’ont nommé dieu, que ce soit par exemple chez les Incas, les Égyptiens (Ra) et même les Grecs et les Romains avec Apollon ! Cela n’a pourtant pas empêché les humains de divorcer à trois reprises du Grand horloger de l’Univers, pour reprendre les mots de Voltaire :

  • la première fois en inventant le feu et donc les veillées,
  • la deuxième fois en inventant l’ampoule électrique,
  • la troisième fois en inventant les écrans, cinéma, télévision, ordinateurs, tablettes, téléphones

Les autres horlogers (synchroniseurs) sont avant tout les rythmes sociaux : réveille-matin, petit-déjeuner, travail, rencontres, etc.

Quand les rythmes dérapent

Selon une enquête du réseau Morphée, c’est presque la moitié (47 %) de la population interrogée (1 800 personnes dont 77 % de femmes, pour la majorité âgée de 35 à 40 ans) qui a eu des troubles du sommeil pendant le confinement. Néanmoins, 30 % ont déclaré dormir “comme d’habitude” et 13 % “mieux que d’habitude ». Ont aussi été constatés : une diminution de la qualité de sommeil, une augmentation de sa durée (+ 42 minutes en moyenne), un décalage des horaires vers le soir (+ 50 minutes en moyenne) avec des levers plus tardifs (+ 1h08 en moyenne). Quand plus rien ne les obligeait à se lever le matin et vu la possibilité de travailler à la maison, certains ont donc commencé à faire des grasses matinées et donc à s’endormir plus tard le soir, réalisant un jet lag social ou retard de phase. Il a bien été montré que c’est le meilleur moyen de créer des maux de tête, de la morosité et même une vraie dépression, tout au moins chez les sujets du matin. À l’inverse, certains ont commencé à s’ennuyer et à se coucher plus tôt le soir, donc à perturber leurs nuits, à se réveiller trop tôt le matin et à déclencher des crises d’angoisse. En effet, se lever trop tard déprime et se lever trop tôt angoisse ! D’où cet impératif de se connaître et de respecter son organisation temporelle.

Prévention

Heureusement, tout cela est rattrapable ! Il suffit de retrouver ses bons rythmes :

  • si l’on a tendance au cours du confinement à déprimer, il faut se lever plus tôt ;
  • si l’on a tendance à s’angoisser, il convient de se lever plus tard.

En tout cas, quand on est du matin et qu’on est en week-end, en vacances ou en retraite, il est impérieux de se lever à la même heure que si l’on va au travail, prendre ses repas si possible à plusieurs, même si c’est par Skype, ne pas grignoter entre les repas, faire de l’exercice physique, s’exposer à la lumière du soleil… en un mot vivre autant que possible au rythme de la planète, donc à son bon rythme !

Oui, mais tout n’est pas génétique !

C’est vrai et heureusement, sinon on ne pourrait pas faire grand-chose puisque tout serait prédéterminé. La culture, l’histoire personnelle, l’organisation de la personnalité sont au moins aussi importants. L’essentiel en cas de problèmes de type trouble anxieux ou phobie ou névrose ou insomnie est d’éviter autant que possible les médicaments et d’entreprendre des psychothérapies, style thérapies cognitives et comportementales, hypnose et autres techniques validées par les autorités médicales et scientifiques.

D’autre part, la phytothérapie, exemple les cocktails safran + rhodiole ou millepertuis + rhodiole, est efficace dans les dépressions légères à modérées ; les mélanges valériane + eschscholtzia sont à recommander dans l’insomnie, sans oublier la mélatonine à libération prolongée ; la passiflore ou la rhodiole pour l’anxiété...tout cela bien sûr après approbation de votre médecin ou de votre pharmacien.

Docteur Patrick Lemoine psychiatre, docteur en neurosciences, spécialiste du sommeil

Contenu original de :
Dr Patrick Lemoine

Paru dans Mutuelle & Santé n° 106

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