Améliorer et préserver les capacités de son cerveau

Cet article est adapté de la transcription de la conférence prononcée le 11 février 2019, à Lyon, par le Pr Pierre-Marie Lledo, directeur du Département neurosciences à l’Institut Pasteur de Paris. Transcription : Amandine Raymond



Comprendre son cerveau permet de mieux définir ce qu’est l’humain

Ce qu'on appelle la médecine des quatre “P” est fondamentale en matière de neurologie ou de psychiatrie. C’est une médecine qui est :

  • préventive,
  • participative : on accepte de partager les données,
  • prédictive : nous avons aujourd’hui la possibilité de faire des analyses prédictives à partir de données et d’algorithmes, qui peuvent aider à rectifier la trajectoire d’un sujet dont les comportements peuvent conduire à des troubles de l’humeur, comme l’anxiété ou le stress chronique. Nous utilisons aujourd’hui des applications qui permettent à partir du comportement du sujet de prédire son futur et, notamment pour les bipolaires, d’anticiper les moments de forte dépression.
  • personnalisation : notre cerveau nous permet d’être des individus uniques, et c’est un facteur très important en neurologie ou en psychiatrie puisque chaque individu a sa façon de réagir aux médicaments.

C'est une vision holistique de la médecine. On s’aperçoit que le cerveau n’est qu’un organe embarqué dans un corps, qui subit les assauts des hormones, des bactéries que nous hébergeons dans notre intestin et qui vont, au travers de signaux divers et variés, agir et influencer notre cerveau. Dans 85 % des cas, le précurseur d'une des hormones qui régule l'humeur, et qui est associée au bonheur (la sérotonine), nous vient de cet écosystème que nous hébergeons dans notre intestin. Cela explique pourquoi on est si heureux après avoir mangé, surtout des fromages à pâte bleue, par exemple. Il est essentiel de favoriser toutes les conduites qui permettent de prévenir, plutôt que de guérir, les pathologies.

Quelles conduites permettent de s’épanouir, de combattre ou de ralentir les maladies neurodégénératives ?

En premier lieu, le cerveau se nourrit du changement et il se détruit par la routine. En se rendant à une conférence par exemple, on permet à notre cerveau de s’épanouir, de se nourrir des informations que l’on reçoit. Et plus ces informations nous surprennent, plus on a du plaisir à les recevoir, plus le cerveau subit des assauts avec des changements physiques que l’on appelle la plasticité cérébrale. Le cerveau se nourrit du monde dans lequel nous évoluons, et par essence le monde de l’humain est un monde qui varie en permanence.

Ce changement est source de bien-être, mais il doit advenir avec un certain tempo, afin d’être en état de comprendre et non pas de rester seulement dans le savoir. Il y a un cerveau qui nous permet d’agir et un cerveau qui subit. Ce sont des différences assez subtiles mais elles ont un ancrage très fort dans le domaine de la santé mentale.

Il y a une définition de l’humain que l’on obtient au travers des sciences du cerveau, en voyant le cerveau humain comme un cerveau du désir, comme une machine à produire du désir. Dans le monde des sciences du cerveau, on définit le désir comme étant la simulation mentale de la récompense à venir. Il y a donc une activité mentale : il s’agit d’un module, situé au niveau des lobes frontaux, qui nous projette dans le futur. Le propre de l’humain est de véhiculer dans le temps, de parfois visiter le passé, de vivre le présentiel, et de s’échapper pour visiter le futur. Le désir est le propre de l’humain. Aucune autre espèce animale n’est capable de cet acte-là. On peut imaginer que l’écureuil, par exemple, amasse des glands à l’automne parce qu’il anticipe l’hiver. Mais pas du tout, il vit au présent, et la durée de l’éclairage durant la journée est un signal envoyé par des hormones qui commandent à son cerveau d’amasser des glands. On peut le tromper en créant un dispositif dans lequel les temps d’éclairage sont allongés, et on constate que l’écureuil arrête d’amasser.

Il faut prendre en compte que la société n’est plus permissive aux désirs. Elle a plutôt laissé place au plaisir : je veux tout, tout de suite, ici et maintenant, avec évidemment tous les effets néfastes que l’on voit autour de nous. Cela crée des attitudes compulsives, voire des addictions.

Enfin, le cerveau social, avec la dimension du collectif. Cette partie de notre cerveau, qui s’occupe de prendre le pouls des autres, de connaître les états émotionnels dans lesquels ils sont et d’agir en conséquence, nous échappe complètement. Derrière cette notion-là se cachent des notions religieuses, de compassion, et que l’on qualifie d’empathie dans les termes profanes. Pour rester en bonne santé mentale, il faut commencer par soigner les autres, cela permet de se soigner soi-même.

Le cerveau est un organe du changement, cela signifie que plus ses imageries ont une résolution fine, qui nous montrent des structures complexes d’un organe, et plus ces images sont erronées parce que le cerveau n’est pas le même à un instant et à l’instant suivant. S’il existe un baromètre du bien-être, c’est la possibilité de prendre une image à un instant T et s’apercevoir qu’un peu plus tard on aura du mal à superposer les deux images. Entre-temps, ce cerveau aura reçu de l’information. Si cette information est nouvelle, elle l’aura interrogé, surpris, lui aura apporté du plaisir, et aura entraîné des modifications structurelles : le cerveau aura changé. Une de mes activités en laboratoire est de débiter des cerveaux en tranches, et nous avons défini des méthodes qui nous permettent de faire de l’archéologie. Nous pouvons ainsi dater les circuits d’un cerveau. Sur un sujet décédé à 85 ans, on trouve des circuits de 85 ans, mais en allant un peu plus loin on en trouve qui ont 14 ans, et on se dit qu’il y a du jeune chez ce senior. Malheureusement, il nous arrive aussi, sur des cerveaux de 30 ans, de constater que rien n’a été créé après 18-20 ans. On peut donc trouver un cerveau de vieux dans un corps jeune et un cerveau de jeune dans un corps de senior. Voilà pourquoi Jean d’Ormesson et d’autres autour de nous sont toujours des exemples par leur jeunesse d’esprit. Le cerveau est le seul à échapper à la flèche du temps.

La seule image du cerveau que nous pourrions garder à l’esprit est celle de la basilique de Barcelone, la Sagrada Familia, entourée de grues. Tant que nous continuons à nous nourrir de changement, d’informations nouvelles, le cerveau continue à se réorganiser, à intégrer dans certaines structures des “bébés neurones”, qui viennent de naître à partir de cellules souches. Ces cellules souches vont donner des neurones qui eux-mêmes s’intégreront dans le cerveau et qui seront produits en permanence au cours de notre vie. Cette idée que le cerveau a une capacité à répondre aux sollicitations de l’environnement permet de retracer l’histoire de l’espèce humaine.

Dans l’odyssée de l’espèce humaine, quand ce cerveau a émergé de la nature, il mesurait 500 cm3. Avec ça, on n’ouvre pas une canette de bière en grignotant des chips en regardant un match de foot. Mais ça suffisait à l’australopithèque, parce qu’il vivait un monde stable. La température diurne et nocturne était de 25°C et, quand il avait faim, il trouvait des fruits et de temps en temps un animal mort. Ça me rappelle les clubs de vacances. Quand on est dans cette démarche all inclusive un cerveau de 500 cm3 suffit, mais il y a eu des changements, les écosystèmes ont varié brutalement. Le premier changement est lié à la maîtrise du feu. Dans son ouvrage Le cru et le cuit, Claude Lévi-Strauss explique que la maîtrise du feu est un acte éminemment pro-social. Quand on se met à table, on partage des points de vue. C’est la raison pour laquelle, lorsqu’on fait les statistiques d’une nation, on compte le nombre de foyers, ce sont les entités pertinentes qui représentent des communautés d’opinion. Cette symbolique de la prise du repas a été reprise par les religions monothéistes. La maîtrise du feu est un événement qui a été diffusé à l’ensemble de la communauté et, pour s’adapter à ce changement et aux suivants, le cerveau est passé de 500 cm3 à 800, 1 000, 1 200 et 1 500 cm3. Aujourd’hui, notre cerveau à un volume d’environ 1 450 cm3 en moyenne.

On est tombés des arbres, on a inventé la bipédie, il y a eu des marcheurs. Certains, partis de la corne Est de l’Afrique, se sont arrêtés sur le Croissant fertile, d’autres ont continué leur marche et sont arrivés dans les massifs caucasiens. Là ils ont découvert la neige, les glaciers, les tempêtes, un écosystème auquel ils n’étaient pas préparés. Si vous faites appel au darwinisme, vous êtes éliminé ; il faut faire appel à une autre puissance d’adaptation qu’est le cerveau. S’il y a une définition de l’intelligence, Nietzsche nous la rappelle : elle est liée aux facultés mentales que l’on utilise pour nous adapter au changement.

Autre événement disruptif est l’invention de l’écriture cunéiforme au IVe millénaire av. J.-C. C’est une révolution. Cet outil amène à l’invention de la pédagogie, on apprend à écrire et à lire de façon massive, on construit des villes, on invente la justice, la démocratie, la religion monothéiste est consignée dans des ouvrages, etc.

Illustration : Persomed/J. Dasic
Illustration : Persomed/J. Dasic

Le digital : notre cerveau n’est plus le même, il est en train d’évoluer

Des tests psychologiques montrent que certaines formes de mémoire disparaissent. Depuis 2015, des journalistes me courent après pour que je leur explique qu’on va tous devenir débiles…

C’est leur conclusion à la lecture des publications scientifiques qui indiquent que notre QI diminue. Mais ce n’est pas pour autant qu’on devient débile. Si le QI diminue, c’est le témoignage que nous utilisons autrement notre intelligence. La mémoire dite “de travail” diminue puisque je n’ai pas besoin de retenir le numéro de téléphone de mes amis. C’est donc plutôt le thermomètre qu’il faudrait changer. Alfred Binet a inventé le QI à une époque où l’on avait besoin d’avoir une cartographie de l’école, de montrer des performances. Au tournant du XXe siècle, c’était un indicateur. Aujourd’hui que le QI diminue, je dis “bravo”, c’est la preuve que les humains sont en train de s’adapter.

La mémoire "sémantique" est en train de disparaître au profit d’une mémoire procédurale. Certaines formes de mémoire émergent alors que d’autres disparaissent. Notre mémoire de travail, que nous utilisions avant l’invention de l’écriture, a été diminuée par trois depuis que nous avons consigné des informations sur des tablettes en argile. Les tests comparatifs réalisés avec des primates montrent que nous avons une mémoire de 5 à 9 éléments, alors que les singes en ont 25.

Notre cerveau se modifie à chaque fois que nous vivons des révolutions. Mais c’est un organe extrêmement énergivore, et il faut laisser aussi d’autres systèmes fonctionner. C’est une des raisons pour laquelle notre cerveau est partiellement sorti de la boîte crânienne au début des années 1950, avec ce que l’on appelle l’intelligence artificielle.

À l’époque de Néandertal, on avait externalisé notre squelette en inventant des outils, le propulseur, par exemple, pour le javelot. Autre externalisation, la révolution industrielle : on invente la machine, qui n’est rien d’autre que le muscle. Elle produit de la chaleur et du travail.

Avec la 3e externalisation, c’est le cognitif qui est externalisé dans des ordinateurs et des algorithmes. Selon l’entreprise Cisco, si, en 2015, un terrien possédait en moyenne 3,5 objets connectés, ce nombre a doublé quatre ans plus tard. Le changement n’est donc plus climatique ou lié à l’invention du feu ou de l’écriture, c’est le digital qui produit en permanence des changements disruptifs.

Quand le cerveau est informé, il sait, puis il comprend et enfin il agit.

Nous sommes 7,7 milliards sur la planète, et environ 250 milliards de mails circulent chaque jour. Soit une moyenne de 30 à 40 mails par jour par personne. La source du changement réside donc là, et il est vital de comprendre que ce qui nous menace aujourd’hui c’est cette “infobésité”.

Le fait d’être gavé d’informations nous condamne à savoir, mais pas à comprendre.

Quand on écoute des chaînes d’information en boucle au volant, on est condamné à savoir. Mais dès lors que l’on prend le temps de déployer une seule information, on quitte le savoir pour entrer dans le “comprendre”. Tous les troubles de la mal-adaptation humaine naissent de sujets qui savent et qui n’agissent pas.

Quand le cerveau est informé, il sait, puis il comprend et enfin il agit. PTA : perception, traitement, action, c’est la règle d’or. Il s’agit d’un processus séquentiel : si on commence à l’initier, il faut aller jusqu’au bout. Si, au moment où l’on perçoit une information, on sait que le temps n’est pas suffisant pour traiter, comprendre et agir, alors il vaut mieux choisir de ne pas être informé. Les mails sont de plus en plus bannis parce qu’ils contribuent à produire plus de mal-être que de bien-être, c’est une évidence.

L’un des grands problèmes du monde digital est de nous plonger dans un seul temps. Le cerveau humain connaît trois dimensions temporelles.

  • Il y a le "présent du passé" : c’est la mémoire,
  • le "présent du présent", que saint Augustin appelait la contemplation : c’est le monde des affects, des émois,
  • et le "présent du futur", qu'il appelait l’espoir : c’est le désir.

Le danger du digital est de nous plonger dans un seul temps : il n’y a plus de passé ni de futur. Et sans cet aperçu historique, on peut manipuler les gens et leur dire que la Terre est plate. C’est grâce à la connaissance des démonstrations des philosophes grecs et de Galilée, puis à l’expérience de Gagarine, que l’on a une dimension historique et que l’on peut être prompt à se battre contre les idées des théories du complot.

Prenons l’exemple d’un sujet bombardé d’informations. Je lui pose des questions de calcul, je lui demande de simuler des actions (un engagement au tennis, par exemple), je lui fais respirer des odeurs… et j’observe son engagement mental grâce à des codes de couleurs. La plus grande partie du cerveau reste blanche : il ne travaille pas. Cela montre que, lorsqu’on croit réfléchir mais qu’on ne fait que réagir aux informations extérieures, notre activité mentale est relativement faible. Ensuite, voici ce qui se passe lorsqu’on laisse le sujet dans le scanner avec un magnétophone qui continue à le bombarder de questions : l’algorithme ne peut plus donner d’indications. Son cerveau vagabonde, il est dans une attention introspective et non plus réactive. Son cerveau est à l’origine de pensées hybrides. Malheureusement aujourd’hui, ces phases de vagabondage intellectuel, d’attention introspective sont en train de disparaître. C’est pourquoi on se tourne vers des pratiques comme le yoga ou la pleine conscience qui nous aident à nous connecter à nous-même.

Après quelques minutes passées dans le scanner, cette personne ne cherche plus à répondre aux questions du magnétophone, elle se met dans une bulle et n’entend plus le monde qui l’entoure. En revanche, avec cette activité mentale, elle trouve les solutions aux problèmes qui étaient posés précédemment. Nous avons donc besoin de la première phase d’ingurgitation, mais aussi de cette phase qu’on qualifie de “régime gamma”, avec des oscillations d’activité électrique à haute fréquence dans des territoires synchronisés. Ces moments de connexion à soi-même sont donc indispensables.

Henri Poincaré, le père de la physique quantique dans les prémices d’Einstein, disait : « Je trouve quand je ne cherche plus. » Parmi les grandes inventions disruptives, Archimède était dans sa baignoire quand il a découvert que la poussée pouvait aller du bas vers le haut. Et quelques siècles plus tard, c’est en prenant une pomme sur la tête que Newton a trouvé l’équation de la gravité. Ce n’était pas en écrivant frénétiquement sur une ardoise, en essayant de résoudre des équations. Einstein explique dans ses ouvrages que cette capacité qu’il a eue de fusionner deux dimensions, l’espace et le temps, lui est arrivée alors qu’il s’ennuyait dans des bureaux à Berne où il devait enregistrer les dépôts des brevets. Il avait un peu trop mangé et était dans une torpeur permissive à cette créativité parce qu’il était isolé du monde qui l’entourait.

En fait, « To have a great idea, have a lot of them », nous dit Thomas Edison, formule qui rejoint celle de Poincaré.

Il faut garder ces moments précieux où l’on a besoin non pas d’être connecté aux autres ou au monde qui nous entoure, mais d’être connecté à soi-même, et dans une journée, c’est un va-et-vient permanent. Ainsi, le bien-être mental dépend d’abord de nous-même, de notre comportement.

Nous devons voir les maladies dites neurodégénératives comme des maladies sociétales, qui reflètent des comportements qui ne sont pas optimisés pour le cerveau

Il faut laisser tomber certains préjugés sur la maladie d’Alzheimer, la chorée de Huntington, Parkinson et autres… Bien que le vieillissement soit un facteur d’aggravation, ces maladies ne sont pas dues à l’allongement de la durée de vie. Les approches mathématiques de l’espérance de vie sont entre 125 et 150 ans pour l’espèce humaine. On ne peut donc pas imaginer que la maladie d’Alzheimer soit liée au fait que l’espérance de vie se situe autour de 80 ans aujourd’hui. Tout comme il n’est pas acceptable de penser que c’est une maladie purement génétique puisqu’elle se transmet dans un cas pour mille seulement. Les causes de cette maladie sont multifactorielles et liées à :

  • l’âge,
  • la prédisposition génétique,
  • les facteurs de risques cardiovasculaires,
  • la nutrition,
  • la prise de médicaments,
  • l’inactivité physique,
  • et la qualité du sommeil.

Tous ces facteurs sont dits aggravants. Pour sauver et soigner le cerveau aujourd’hui, on est obligé d’avoir une approche holistique.

Extrait Présentation PM Lledo
Extrait Présentation PM Lledo

Le gastro-entérologue peut parler à un immunologiste, qui lui-même va parler à un neurologue, et peut-être ensemble nous allons comprendre que telle pathologie peut venir d’un dysfonctionnement lié à une inflammation chronique à bas seuil. Concernant l’alimentation, nous savons par exemple que ces fameux régimes riches en sucre et en graisses sont extrêmement toxiques pour le cerveau. Non pas directement, parce que le sucre est un élément vital, mais les régimes riches en sucre et en graisses produisent une graisse que l’on accumule au niveau de l’abdomen et qui produit elle-même des réponses immunitaires d’inflammation chronique. Ces signaux-là peuvent intervenir sur le cerveau et être responsables de certains troubles au niveau neurologique et psychiatrique.

Nous travaillons actuellement à comprendre pourquoi certaines personnes sont résistantes au Prozac, et on s’aperçoit que la disparition d’une certaine flore intestinale peut être responsable de cette résistance. Nous avons dorénavant les outils pour prévenir ces pathologies. Nous savons qu’il existe une influence négative de la prise de certaines substances comme les somnifères ou les anxiolytiques sur l’émergence d’une maladie neurodégénérative. Lorsqu’on a consommé ces substances de façon chronique, le rapport de probabilité est multiplié par 7 après 65 ans. Il est très important de se rendre compte que lorsqu’on prend des somnifères ou des anxiolytiques on ne traite que la forme, mais il faut également traiter le fond. Ces traitements de fond ne concernent pas uniquement les molécules chimiques, il faut également changer ses comportements.

Voilà pourquoi la personnalisation et la participation sont indispensables : le sujet devient quasiment son soignant et doit s’impliquer avec le corps médical. On s’aperçoit également que les troubles du sommeil sont des facteurs potentiellement aggravants. On a découvert récemment que, pendant la nuit, se met en place un effet de "chasse d’eau", et des protéines accumulées dans la journée sont éliminées durant l’activité nocturne, pendant les phases de sommeil paradoxal. Les troubles du sommeil doivent être traités pour prévenir des troubles ultérieurement plus graves comme les maladies neurodégénératives.

Enfin, l’exercice physique est central pour nourrir le cerveau, que ce soit par des substances chimiques produites par les muscles ou parce que l’on augmente la ventilation et l’oxygénation du sang

On assiste à une révolution au sujet de l’exercice physique car on s’aperçoit que la restriction calorique, en période de jeûne, ou l’activité physique passent par des chemins mécanistiques communs qui font qu’un cerveau peut rajeunir. Nous avons tous des facteurs dans le sang qui ont tendance à disparaître avec l’âge et qui sont des marqueurs liés à des états d’inflammation, mais que l’on peut changer et réduire grâce à l’activité physique ou à une restriction calorique. Il est intéressant de découvrir cela aujourd’hui par la science, quand pratiquement toutes les religions monothéistes l’avaient intégré avec le carême.

Nous avons les moyens, par notre comportement, de tenter d’épanouir ce cerveau, s’il est encore temps d’échapper à la maladie

Le cerveau est dans le bien-être et l’épanouissement quand il connaît les trois temps :

  • celui du passé d’abord, la mémoire. Il faut garder à l’esprit que vis-à-vis de la mémoire nous avons un talon d’Achille. Notre faiblesse est de recevoir de l’information dans un contexte de plaisir, de victoire, de succès. Cette information est très labile dans notre mémoire, nous avons tendance à l’oublier. Notre mémoire est prompte à stocker toute image négative et à oublier le positif. D’où l’apparition de thérapies que l’on qualifie de “psychologie positive” pour nous aider à prendre conscience de cette faiblesse et à mettre consciemment dans notre mémoire des images positives. On peut ainsi contrecarrer ce dispositif qui, le cas échéant, nous transformerait tous en éternels grincheux et pessimistes.
  • Le deuxième temps, c’est le plaisir. Le cerveau juge nos actions et donne un coup de tampon, de valence affective, “j’aime / je n’aime pas”.
  • Le troisième temps, le futur, correspond au désir. L'être humain se qualifie par une boussole. Cette boussole, ce sont les lobes frontaux, une machine qui fait des inférences : « Si tu fais ça, tu auras ça… mais si tu fais ça, tu auras ça. » Si on doit accoler un substrat chimique à cette activité mentale, c’est la sérotonine. Alors que le plaisir, c’est la dopamine. La beauté de la nature c’est que, lorsque nous vivons du désir avant le plaisir, ces mécanismes-là viennent tempérer les mécanismes du plaisir. Autrement dit, quand nous ressentons du plaisir nous avons intérêt à avoir eu une phase plus ou moins longue de désir auparavant. Dans ce cadre-là, quand désir et plaisir sont à la même hauteur d’intensité, mais surtout quand le désir s’inscrit dans le temps et que le plaisir est fugace, le sujet peut faire preuve de libre arbitre. A contrario, quand on a du plaisir sans désir, les comportements sont compulsifs, le sujet ne prend pas l’option la meilleure mais l’option qui promet le plus d’intensité des émotions. Quand un sujet a du désir mais qu’il n’atteint pas le plaisir, c’est aussi grave. Quand on a du désir, c’est qu’on investit, mais on attend ensuite un retour sur investissement. Si ce retour n’a pas lieu, le hiatus se traduit par un mal-être, une frustration, voire un burn-out. Les sujets ont un désir très fort, mais un plaisir qui n’est pas aussi fort qu’ils l’avaient imaginé : c’est le burn-out. Pourquoi ? Parce qu’on leur demande : « De quoi te plains-tu ? Ton plaisir devrait être beaucoup plus fort. Tu as deux voitures, tu as reçu une prime à Noël… » Cette personne se plaint du manque d’intensité de son plaisir parce que le plus gratifiant dans le plaisir, c’est la reconnaissance sociale. C’est le fait de dire à l’autre combien on est fort, combien on a réussi, et combien d’autres ont failli.

Si l’on souhaite qu’autour de nous les gens s’épanouissent, il faut réunir ces deux dimensions, de désir et de plaisir, que l’on retrouve dans les comportements de groupes de travail limités en nombre de personnes

Le désir est central, mais il ne suffit pas de s’asseoir dans son canapé et de désirer avoir 2 M€ sur son compte bancaire, en continuant à regarder le journal télévisé. Derrière la notion de désir, il y a la notion d’engagement. Pendant six ans, nous avons travaillé avec une dame atteinte du syndrome de l’enfermement. Son AVC a eu lieu au niveau du tronc cérébral, empêchant pratiquement toute activité électrique de sortir de son cerveau. Elle est propre, ne boit et ne mange que quand on s’occupe d’elle. Nous lui avons introduit un PEN de 64 électrodes, qui, à raison de cinq à six heures de travail, lui permet, par la pensée, de commander à un robot de l’abreuver, par exemple. Cela nous montre combien le désir peut reconfigurer le cerveau, que Dieu ou la nature n’avaient pas prévu de connecter à un robot. Le cerveau a appris à travailler avec un algorithme, qui lui-même a appris à comprendre le cerveau, et les deux ensemble ont travaillé pour permettre à cette personne de retrouver une certaine autonomie. La notion de désir n’est donc pas passive, elle est faite d’engagement et d’efforts.

Le cerveau humain est très particulier car il défie une loi de la nature qui vaut pour les autres espèces animales. Les mammifères ont un cerveau proportionnel à leur poids. Selon le poids de l’animal, son cerveau présentera tel volume, telle densité ou telle masse. Il arrive que les animaux varient par rapport à la courbe, certains sont en deçà et d’autres au-delà. C’est le cas de l’être humain.

Compte tenu de son poids moyen de 80 kg, son cerveau devrait peser 400 g selon la nature. Or le cerveau humain pèse 1,5 kg. Avec 400 g, nous pouvons prendre des selfies, c’est l’ego, on s’occupe de nous-même ; le reste, un peu plus d’1 kg, est tourné vers l’autre. Le surplus de matière grise que nous avons ne sert plus à gérer notre comportement ou nos organes mais sert à gérer l’autre. C’est la raison pour laquelle nous n’arrêtons pas de palper le pouls des autres, de leur envoyer des messages du type : « Tu es où ? » En envoyant un message comme celui-ci, on montre à l’autre qu’il occupe une petite case dans notre esprit.

Cela explique pourquoi l’homo sapiens a colonisé toute la planète. L’humain, par définition, est une espèce sociale empathique, de co-développement, de partage, de BlablaCar, de Wikipédia… Même Néandertal, qui était la quintessence de l’animal bipède, avec le sens de la gravité, une bonne ossature et musculature, un cerveau plus gros que le nôtre, avait un problème : c’était une brute qui ne partageait pas. Lorsqu’il avait attrapé sa proie, il gardait sa matraque et s’en prenait à ceux qui s’approchaient. Il n’avait pas inventé le partage.

Notre cerveau empathique, ou en résonance avec l’autre, a tout de même quelques spécificités liées à la notion d’appartenance, à l’inclusion. Vous ne pouvez pas entraîner le groupe avec vous si certains ne se sentent pas inclus. Récemment, des pédopsychiatres ont démontré que le plus significatif pour le cerveau d’un nouveau-né, ce ne sont pas les signaux des parents, mais ceux provenant des enfants du même âge. Un enfant de 3 ou 4 jours ne pleurerait pas en entendant des adultes pleurer, mais si on met dix couffins dans une pièce et qu’un bébé pleure, alors les dix pleureront. De la même façon, si l’on souhaite apprendre à un enfant de 5 ans à utiliser un outil, s’il vous perçoit comme un grand, il aura des difficultés à apprendre. Si l’on demande à un enfant du même âge, et qui sait déjà utiliser l’outil, de lui montrer, l’autre va apprendre en le regardant. C’est un catalyseur. Ce cerveau social est social à condition que l’autre soit vu comme mon semblable, mon pair.

Dans sa dimension sociale, ce désir peut être mimétique, contagieux. Par exemple, je pose la question à des étudiants : voulez-vous un bonbon crocodile vert ou un bonbon crocodile jaune ? Ils répondent tous qu’ils préfèrent le vert car ils considèrent que le jaune est trop acidulé. C’est ce qu’on appelle la dissonance cognitive. En réalité, ils choisissent le vert parce qu’on ne croise pas de crocodiles jaune citron dans la nature, alors qu’on peut en voir des verts au zoo. Je demande ensuite à d’autres étudiants de choisir entre un crocodile jaune et un vert. Sur l’image, le crocodile vert est montré seul alors qu’une main s’empare du crocodile jaune. Là, les données s’inversent et les étudiants sont plus nombreux à choisir le crocodile jaune. Ce qui était tout à l’heure aversif dans sa valence affective est maintenant appétissant. Cette expérience conduite il y a quelques années déjà aurait pu s’intituler “Ton désir devient le mien”. C’est encore ici l’expression même de ce cerveau social qui n’a de cesse que de prendre le point de vue des autres.

L’humain est une espèce sociale qui partage, d’où l’importance des démarches collectives. Pour ce qui est des fourmis et des abeilles, certes ces animaux font preuve d’altruisme. Les abeilles sont capables de se sacrifier pour lutter contre le frelon asiatique. Elles agissent par elles-mêmes et pour elles-mêmes, c’est l’altruisme. L’empathie, c’est le fait de prendre le point de vue du monde au travers d’un autre individu, c’est la capacité intellectuelle que nous avons de quitter notre enveloppe corporelle pour nous glisser dans le corps d’un autre, et de voir le monde à travers lui. Par exemple, une femme qui allaite son bébé peut avoir des montées de lait en entendant un autre bébé que le sien pleurer. Cela signifie qu’elle décrypte les cris de cet autre individu, sait ce qu’il veut, et agit en conséquence.

Je terminerai avec ce proverbe perse : « Si tu as deux oreilles et une bouche, c’est pour écouter deux fois plus que tu ne parles. »

Basé sur l'article de :
M Pierre-Marie Lledo

Paru dans Mutuelle & Santé n° 102

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