Réflexions sur la folie et la psychiatrie

Le psychiatre Patrick Lemoine répond aux questions d’Olivia Gesbert dans l’émission La Grande Table des idées sur France Culture à l’occasion de la sortie de l’ouvrage collectif ‘Histoire de la folie avant la psychiatrie”

Le 1er octobre 2018, le Dr Patrick Lemoine, médecin psychiatre spécialiste du sommeil, était reçu à l’émission La Grande Table des idées, sur France Culture, animée par la journaliste Olivia Gesbert, à l’occasion de la sortie d’une Histoire de la folie avant la psychiatrie (Odile Jacob), ouvrage qu’il codirige avec Boris Cyrulnik. En voici la transcription.

On est tous le fou de l’autre. Patrick Lemoine donne une définition toute simple de la folie : « Nous appelons “folie” le monde mental d’un autre que nous ne comprenons pas. » « Le fou est celui qui sort de notre entendement », ajoute Boris Cyrulnik. Nous n’entendons que ce qui nous est familier, c’est le problème. Une définition toute simple de la folie comme cette chose qui arrive à l’autre et qui est hors norme. Ce n’est pas pour rien qu’autrefois les psychiatres s’appelaient des “aliénistes”, puisque le mot “aliéné” vient de alienus qui signifie “autre” en latin, donc tout ce qui n’est pas moi est forcément fou : puisque l’autre ne pense pas comme moi, il n’est donc pas normal. À partir du moment où l’on comprend cela, on réalise que très souvent on considère comme fous des gens qui sont juste d’une autre culture, ou qui ont une autre opinion. Par exemple, un des chapitres où, sous Staline, on parlait de la schizophrénie torpide ou schizophrénie blanche, il s’agissait de gens qui n’avaient aucun symptôme, rien. Simplement, comme ils ne pensaient pas comme la pensée soviétique, ils ne voulaient pas le bien de l’humanité et étaient donc forcément fous : il fallait les envoyer au goulag. C’est l’exemple typique de l’autre qu’il faut sacrifier.

Une définition d’autant plus difficile que le fou est celui dont le comportement s’écarte de la norme, qui a un comportement “a-normal”, or la norme est culturelle. Est-ce à dire qu’il y a autant de folies que de cultures, si la folie est le produit de nos cultures ?

Je n’irais pas aussi loin parce qu’il y a également le poids de la génétique et celui de la biologie. Nous savons qu’une maladie comme la schizophrénie, quelle que soit l’époque, quelle que soit la culture, concerne 1 % de la population, et le trouble bipolaire 2 %. Il y a donc des invariants. En revanche, on pourrait prendre pour schizophrènes des personnes qui sont originales et issues d’une autre culture, comme on pourrait prendre pour bipolaires également des personnes qui ne se comportent pas comme nous. Très souvent, la schizophrénie peut prendre un masque différent en fonction de la culture et en fonction de l’époque. Autrefois, on parlait de la machine à penser de Tausk ; certaines personnes étaient persuadées qu’on avait mis une machine à penser dans leur cerveau qui leur envoyait des pensées, c’est ce que l’on appelle l’automatisme mentals. Quand j’étais interne, c’était un petit peu plus technologique, un patient m’expliquait qu’on lui avait greffé un magnétophone entre la pie-mère et la dure-mère… Et maintenant on voit des patients qui nous parlent de réalité virtuelle, avec des hommes augmentés, et qui entendent des voix parce qu’on a implanté un logiciel dans leur cerveau… L’habillage est culturel mais la maladie est la même.

Alors justement, maintenant que nous avons l’imagerie cérébrale, que les neurosciences ont réponse à tout, que nous disent-elles de la folie ? Qu’est-ce que ça nous permet de voir ?

Là encore, tout dépend de ce qu’on appelle folie. Si l’on prend le prototype de la folie qui s’appelle la schizophrénie, qui cause généralement des délires de persécution, des hallucinations, parfois des comportements extravagants, souvent un repli, il est clair que l’imagerie médicale peut donner, en effet, des preuves qu’un schizophrène est quelqu’un dont le fonctionnement de ce qu’on appelle le lobe préfrontal du cerveau est réduit. Nous sommes, quand on est en bonne santé, des animaux préfrontaux, c’est le propre de l’Homme, avec le libre arbitre, la créativité… Malheureusement, pour des raisons liées à leurs 18 premiers mois de vie, au cours desquels leurs neurones n’ont pas migré correctement jusqu’au préfrontal, certaines personnes développent des syndromes schizophréniques. Ces avancées assez récentes ne débouchent pas pour l’instant sur des prises en charge différentes, mais elles aboutissent à une meilleure compréhension des mécanismes intimes.

Et donc à une meilleure définition de la folie ?

Pour moi, la folie c’est la souffrance. La souffrance que le sujet éprouve, parce que ce n’est pas agréable d’être en marge et d’être frappé d’ostracisme, et éventuellement en période de crise d’être massacré comme on l’a vu en France et en Allemagne au cours de la Second Guerre mondiale. Il faut comprendre que la souffrance peut être en moi, parce que je suis déprimé, mélancolique, schizophrène, paniqueur, que j’ai des tocs, etc. Mais parfois, pour un paranoïaque, la souffrance est projetée chez l’autre. Par exemple, quelqu’un qui a un délire de jalousie ou un délire érotomaniaque : ce n’est pas lui qui souffre, c’est l’entourage. Mais il y a toujours une souffrance et, s’il n’y a pas de souffrance, pour moi il n’y a pas de folie, en tout cas je n’ai rien à en dire parce qu’un médecin est là juste pour aider les personnes qui souffrent, sinon il est en dehors de sa mission.

Quand est-ce qu’on a vraiment commencé à « pathologiser »la folie, et à vouloir la médicaliser ?

On retrouve déjà du temps d’Hippocrate des choses intéressantes. J’aime évoquer la première expertise psychiatrique légale de l’histoire. Il y avait un philosophe qui s’appelait Démocrite et qui habitait à Abdère. Les habitants d’Abdère ont saisi le plus grand médecin du temps, Hippocrate, en lui disant : « Ce mec ne va pas bien, il rit tout le temps.» Hippocrate a réalisé son expertise et a dit : « Le fou, ce n’est pas lui parce qu’il rit. En bon philosophe, il constate votre agitation stérile dans ce port d’Abdère ; tout le monde est agité, et bouge tout le temps. » C’était donc quelqu’un qui se comportait différemment, qui riait de tout – je pense que c’était quand même un état maniaque, contrairement à Hippocrate – et cela inquiétait les gens. On retrouve régulièrement des analyses psychiatriques, par exemple du temps de Bagdad chez les Arabes : on décrivait parfaitement bien la mélancolie. Les premiers hôpitaux psychiatriques de l’histoire remontent aux XIe ou XIIe siècles à Bagdad. C’est arrivé ensuite en Tunisie et en Espagne puis en France. Après l’Inquisition, par exemple, s’est beaucoup posée la question de la folie. Un inquisiteur n’était pas quelqu’un qui était arbitraire, il y avait un droit inquisitorial terrible, et le but était de “sauver l’âme des gens ». Donc l’inquisiteur était un être rationnel, lui n’était pas fou.

Il était parfaitement rationnel, parfaitement cohérent, peut-être peu parano quand même, mais parfaitement logique. Leur problème était de distinguer les gens possédés, des fous. On leur amenait une femme, la malheureuse, qui avait des convulsions. À ce moment-là, ils avaient inventé avec une logique scientifique incroyable une technique de double aveugle, versus placebo. Ils prenaient des ossements de reliques consacrées, validées par le Vatican, et puis des ossements banals dans un cimetière, et un assistant, qui était aveugle par rapport aux ossements, passait les ossements devant la convulsionnaire, une “sorcière” qui avait des convulsions. Si elle convulsait devant n’importe quels ossements, c’est qu’elle était folle, et si elle ne convulsait qu’avec les reliques c’est qu’elle était possédée. Et là, c’était un one way ticket pour le bûcher.

Pour revenir à la démarche collective de cet ouvrage, pourquoi avoir voulu penser la folie avant la psychiatrie ?

C’était pour montrer que le psychiatre n’est au fond que l’instrument d’une société qui souhaite se débarrasser, en période de crise, de ceux qu’elle considère comme inquiétants, déviants, en un mot “autres”, alienus. Et pour bien montrer cela, on a voulu expliquer que les psychiatres sont presque un détail. Avant les psychiatres, l’Inquisition, le pharmakeion, des dizaines d’exemples montrent que les fous étaient maltraités. Il y avait aussi des choses plus souriantes, le baquet de Mesmer, c’était un peu une escroquerie mais ce n’était pas méchant. Idem pour la phrénologie, c’était délirant de la part des neurologues de l’époque mais on n’était pas dans la maltraitance. Je ne suis pas en train de dédouaner les psychiatres, ils ne sont que l’instrument d’une société qui est quand même très “rejetante” vis-à-vis de la folie.

Sauf qu’aujourd’hui encore les psychiatres sont les savants de cette matière-là, et vous racontez aussi, à travers de nombreux exemples, que vous n’en savez souvent pas plus que nous.

Ce n’est pas faux. Je pense qu’un psychiatre a deux missions. La première est de protéger les plus faibles parmi nos frères, parce que je considère que si une nouvelle situation de crise se présente, même en France, il faudra les protéger. Il y a eu des héros, des justes si on peut dire : pendant la Seconde Guerre mondiale, en Allemagne notamment, l’Église catholique a protégé les malades mentaux. Beaucoup de prêtres et de pasteurs ont été massacrés pour cette raison. Des psychiatres, il n’y en a pas eu tellement par contre, quelques-uns en France, que j’ai retrouvés pour mon livre Droit d’asiles, un roman historique sur cette question-là. La deuxième mission consiste à soulager la souffrance, parce que la psychiatrie à mon avis a le même niveau scientifique et les mêmes résultats que toute la médecine. Il est bien rare en fait que la médecine guérisse : à part l’infectieux et la traumato, citez-moi une maladie que la médecine guérit ?

L’hypertension, le diabète, l’ulcère chronique… On soulage toutes ces maladies. Un diabétique a une espérance de vie normale, tout comme les patients qui souffrent du syndrome d’apnées du sommeil, mais on ne les guérit pas, ils utilisent quand même toute leur vie une machine qui les aide à respirer la nuit. Autrefois quand un schizophrène entrait à l’asile, c’était définitif, il n’en ressortait que les pieds devant, et encore il n’en sortait même pas puisqu’il était enterré à l’asile dans le cimetière des fous. Maintenant, un schizophrène passe l’immense majorité de son temps à l’extérieur avec un dispositif d’assistance. Sa vie n’est certes pas totalement épanouie, il va assez rarement se marier par exemple, mais il a une vie à l’extérieur. Ce n’est plus du tout le croupissement que l’on pouvait observer du temps de l’asile.

Patrick Lemoine, médecin psychiatre spécialiste du sommeil (Transcription : Amandine Raymond)

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