La psychiatrie du futur

Le psychiatre Patrick Lemoine répond aux questions d’Olivia Gesbert dans l’émission La Grande Table des idées sur France Culture à l’occasion de la sortie de l’ouvrage collectif ‘Histoire de la folie avant la psychiatrie”

Aujourd’hui, la psychiatrie est un secteur pauvre et en souffrance, c’est le diagnostic qu’en faisait encore récemment la ministre de la Santé Agnès Buzyn. Le 1er octobre 2018, le Dr Patrick Lemoine, médecin psychiatre spécialiste du sommeil, était reçu à l’émission La Grande Table des idées, sur France Culture, animée par la journaliste Olivia Gesbert, à l’occasion de la sortie d’une Histoire de la folie avant la psychiatrie (Odile Jacob), ouvrage qu’il codirige avec Boris Cyrulnik. En voici la transcription.

Faut-il réintégrer la psychiatrie ? Est-ce que l’inclure comme un champ traditionnel de la médecine c’est enfin la normaliser ?

Oui et non… J’ai énormément de respect et même d’admiration pour Agnès Buzyn et j’adhère à la majorité de ses propos dans cet extrait. Néanmoins, elle oublie une donnée démographique évidente. Elle dit : « La psychiatrie manque de moyens, on manque de psychiatres. » Sauf qu’en France on a deux à trois fois plus de psychiatres que dans tous les pays développés au monde. Allez en Suisse, en Allemagne, en Angleterre, aux États-Unis, en Italie… Partout il y a deux à trois fois moins de psychiatres qu’en France. Or, si partout ailleurs vous pouvez obtenir un rendez-vous dans un délai raisonnable de 8 à 15 jours, en France il faut parfois compter un an, voire pas de rendez-vous du tout.

Ce n’est pas parce qu’on a moins besoin de psychiatres ailleurs qu’en France… On est peut-être plus fous ou déprimés que les autres ?

Non, ce n’est pas la question, l’épidémiologie est la même qu’ailleurs. Le problème, c’est que les psychiatres en France ne font pas de psychiatrie. Ils font de la psychanalyse, de la psychothérapie. Ce n’est pas leur job. La différence, l’exception française, une de plus, c’est que partout ailleurs, les gens qui ont des techniques efficaces comme les thérapies cognitives et comportementales, l’hypnose, la relaxation, toutes les techniques non pharmacologiques qui marchent, sont pris en charge par les mutuelles. En France, rien. Je plaide depuis des années pour que le gouvernement prenne un tout petit peu en charge les psychologues, qui sont remarquables et qui font de meilleures psychothérapies que les psychiatres. Pourquoi ? Parce que les psychiatres ont toujours en tête l’alternative du médicament. Quand on n’a pas cette tentation parce qu’on ne peut pas prescrire, on est forcément plus performant.

Le jour où la Sécurité sociale comprendra que c’est dans son intérêt de prendre en charge les consultations des psychologues qui coûtent moins cher que celles des psychiatres, on s’apercevra que les psychiatres sont vachement nombreux et qu’il y en a bien assez. Il n’y a pas tellement besoin de moyens supplémentaires. Je vais me faire tuer par mes confrères, c’est pourtant ce que je pense. On est dans une situation que les psychiatres appellent « de double lien ». Par exemple en matière d’insomnie – c’est mon métier – ou d’anxiété, l’Agence de santé nous dit : « Il ne faut pas prescrire de médicaments, ça ne marche pas, c’est toxique et dangereux, il faut faire des thérapies cognitives et comportementales, de l’hypnose, de la relaxation… mais nous ne prendrons en charge que les médicaments, pas le reste. » Comment font les généralistes puisque les psychiatres sont inaccessibles parce qu’ils sont trop pris, et puisque les psychologues sont inaccessibles parce qu’ils ne sont pas pris en charge ? Ils prescrivent des médicaments et on retombe dans la même ornière.

Il y a peut-être une solution pour vous décharger un peu au quotidien et vous permettre de vous occuper des vrais malades, c’est peut-être de transférer une partie de vos patients vers les psys du futur. La psy du futur sera-t-elle virtuelle ? Désormais les patients pourraient être traités à distance grâce à un logiciel d’intelligence artificielle, se faire analyser par un psychologue virtuel. Merci les Américains. Extrait.

[Bonjour, je suis Ellie. Merci d’être venu aujourd’hui. J’ai été créée pour parler avec les gens dans un environnement sûr et sécurisé. Je ne suis pas thérapeute mais j’aime apprendre à connaître les gens et j’aimerais beaucoup en savoir plus sur vous. Je vais vous poser quelques questions pour commencer. Sentez-vous totalement libre de répondre. Vos réponses resteront confidentielles.

Quand est-ce que vous vous êtes senti heureux pour la dernière fois ? – Quand est-ce que c’était la dernière fois ? Je ne sais pas, je crois que c’était probablement il y a quelques mois. – Je vous ai senti hésitant. Diriez-vous que vous êtes de manière générale une personne heureuse ? – Je suis généralement heureux, c’est juste que ces derniers temps il y a des choses qui me dépriment. – Pourriez-vous m’en dire plus là-dessus ?] Fin de l'extrait.

En quoi est-ce que cet extrait vous interroge ?

Ça m’interroge tellement que j’ai même organisé un débat, une battle comme on dit aujourd’hui, pas plus tard qu’avant-hier autour de cette vidéo qui est extrêmement célèbre dans le milieu. On y voit effectivement une jeune femme, charmante au demeurant, qui pose les bonnes questions, les plus pertinentes, à un homme qui est un vrai malade. Il est équipé d’un logiciel de reconnaissance du visage capable de détecter immédiatement si le malade a une pulsion suicidaire ou s’il va péter les plombs. Il y a un système idéal dans le meilleur des mondes. Il est capable même de donner une bonne tape dans le dos virtuelle. Par exemple quand il dit : « I’m from Los Angeles » et que la réponse est : « Me too, I am from L.A. ! » Qu’en est-il ressorti de cette battle ? Les psychiatres étaient un peu inquiets. Évidemment, il y a l’inquiétude de se retrouver au chômage, comme c’est le cas à chaque fois avec l’arrivée des robots, aux caisses des supermarchés par exemple. C’est un peu pareil pour les psys, il ne faut pas se voiler la face, il y a l’aspect financier et le chômage. Mais d’un autre côté, ce qui m’inquiète c’est qu’une enquête de satisfaction menée auprès des patients qui sont passés devant ce robot virtuel a montré qu’ils étaient unanimement contents. Pour moi, c’est la preuve que c’est mauvais, parce qu’un psychiatre doit avoir deux caractéristiques : d’abord toute prise en charge doit être inventée, si c’est une répétition ça ne fonctionne pas, et puis un psychiatre est quelqu’un qui sait frustrer et dire non. Quand un patient n’est pas très content en me quittant, je me dis que j’ai fait un assez bon boulot.

Autre question, celle de la collecte des données à travers ces psys virtuels, ce que raconte très bien l’un des co-auteurs de cet ouvrage collectif, Stéphane Mouchabac. Big Doctor ou Big Brother, où iront toutes ces informations a priori confidentielles quand on les porte dans l’oreille d’un psy ? Vous évoquez l’importance de réformer la psychiatrie aujourd’hui, vous parlez tous d’une nécessaire évolution, alors comment inventer une histoire de la folie après la psychiatrie ? Quelle sera la nouvelle page à écrire ?

Je pense qu’il faudra quand même s’aider de l’intelligence artificielle, ce sera une aide parce qu’effectivement nous sommes faillibles et avoir une machine capable de détecter un risque de suicide est tout de même utile. D’un autre côté je pense qu’il va falloir que les psychiatres fassent comme les ophtalmologues et les rhumatologues et s’entourent de gens compétents. On a besoin de psychothérapeutes autour de nous. Et enfin il va falloir que les psychiatres arrêtent de faire confiance aux médicaments, qu’ils arrêtent de prescrire autant parce que le drame de la psychiatrie française, et là encore je vais me faire tuer par mes confrères, c’est la sur-prescription.

Patrick Lemoine, médecin psychiatre spécialiste du sommeil (Transcription : Amandine Raymond)

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