Le cerveau a besoin de plus qu’un sudoku…

L'exercice physique est également capital pour préserver la santé du cerveau !

Alzheimer, dépendance et sénilité nous font peur, et avec raison. Le public réalise que la santé de notre cerveau est de première importance

Notre culture doit à Descartes la séparation du corps et du cerveau. Le cerveau, organe noble, serait le siège de l’intelligence et des fonctions élevées de la réflexion. Il est donc logique de penser que, pour exercer et entretenir son cerveau, il convient de s’adonner à des jeux de réflexion stimulant l’abstraction, la mémoire. Un sudoku et un peu de calcul mental chaque jour suffiront pour garder toute notre tête. Vraiment ?

Dichotomie

Pourtant, la séparation claire faite entre le cerveau et le corps peut paraître étonnante à quelqu’un qui possède des bases d’embryologie. Sans entrer dans des détails compliqués, on peut dire que le système nerveux est meneur dans le développement du fœtus et que la croissance du corps s’organise autour de sa croissance. De ce fait, le cerveau est partout. Le cerveau n’est pas cloisonné à notre crâne, il est la moelle épinière, il est les nerfs périphériques qui s’étendent dans les membres, les organes. Il « est » les myriades de différents capteurs qui le renseignent sur la position de nos membres, la vitesse de ceux-ci, l’état des muscles, des organes, qui produisent la sensation de douleur, mesurent la chaleur, l’humidité… Le cerveau va jusqu’au bout des doigts. Il devient alors difficile de séparer le cerveau du corps. D’autant qu’il semblerait que le dessein du cerveau ne soit pas la gamberge. Le Dr Wolpert, de l’université de Cambridge, va même jusqu’à dire que la raison d’exister du cerveau est de produire des contractions musculaires en série complexes et coordonnées. Il cite, pour illustrer son propos, l’exemple des tuniciers qui sont de petits êtres marins qui, lors de leur début d’existence, sont amenés à se mouvoir dans l’océan et possèdent un système nerveux. Devenus adultes, ils se fixent sur un rocher et continuent leur existence ainsi. Cependant, leur première adaptation à cet état nouveau est de phagocyter leur propre système nerveux. Ils ne bougeront plus, donc ils peuvent se passer d’un cerveau.

Un imbécile qui marche ira toujours plus loin qu’un intellectuel assis” - Michel Audiard

Le cerveau se serait développé dans le but de produire des mouvements coordonnés et fluides basés sur des prédictions faites sur la base d’informations stockées par la mémoire, qui est nourrie par la faculté d’apprendre. Le Dr Wolpert prend aussi en exemple les difficultés de la robotique à produire des mouvements coordonnés et fluides dans un environnement incertain, alors que les ordinateurs sont aujourd’hui capables de battre des champions du monde d’échecs. Si on y pense, toutes les activités dites intellectuelles requièrent des contractions musculaires. Ecrire, parler. La pensée, pour s’exprimer, a besoin de l’action formidablement coordonnée des muscles de l’expression orale. Un neurone, pour survivre, a besoin de nutriments mais aussi et surtout d’information. Un neurone qui ne reçoit pas d’information – d’impulsions – et donc n’en produit pas mourra. La majorité de l’activité du cerveau est consacrée à cacher à notre conscient la gigantesque masse d’information qu’il reçoit des millions de récepteurs disséminés dans le reste du corps pour ne filtrer que l’information pertinente à notre but présent. Ce point est important, car cette masse d’information nourrit les neurones, leur garde une raison d’être. Le mouvement est donc essentiel au maintien en bonne santé de notre cerveau, car il augmente le flux d’information en arrivage et en partance du cerveau. L’inactivité physique contribue à la dégénérescence cérébrale !

10 000 pas par jour

L’effet préventif d’une pratique quotidienne a même été démontré chez des sujets génétiquement prédisposés à la maladie d’Alzheimer. On connaît donc aujourd’hui un lien direct préventif. Mais il existe un lien sur les facteurs indirects causant toutes les maladies cognitives. Il existe une relation, aujourd’hui connue, entre le diabète de type 2 et la maladie d’Alzheimer. Une étude récente dégage même un risque accru de toute maladie cognitive chez les sujets qui voient leur glucose sanguin trop augmenter à la suite de repas. La relation est forte pour les sujets souffrant de diabètes mais existe aussi – bien qu’un peu moins forte – chez les prédiabétiques. D’autre part, une autre étude a forcé des sujets physiquement actifs à devenir inactifs pendant quelques jours. Ces sujets ont vu leur glucose sanguin augmenter après les repas comme chez les prédiabétiques. Il semble que le niveau d’activité minimum nécessaire pour maintenir une réponse insulinique de qualité soit de 10 000 pas par jour ! 10 000 pas représentent à peu près 7 à 8 km à pied par jour. Notre métabolisme a besoin pour fonctionner correctement d’une grande quantité d’activité physique. De plus, des études sur les rats montrent que l’exercice améliore la capacité du cerveau à absorber le glucose, qui est le substrat énergétique qu’il utilise pour fonctionner correctement. Toutes ces évidences sont-elles suffisantes pour vous convaincre que notre mode de vie est par trop sédentaire, qu’il influence défavorablement l’évolution de nos capacités cognitives au cours des années et que les sudokus et autres mots croisés ne suffisent sûrement pas à maintenir notre cerveau en santé ?

Se bouger, mais pas inconsidérément !

Maintenant convaincu de l’importance de l’exercice, on prend ses baskets, on va dehors, on se met à courir. Las ! au bout de quelques semaines/mois les douleurs apparaissent, et on revient à l’inactivité précédente avec des douleurs en plus qui diminuent encore notre mobilité.

Que faire ? Tout le monde peut marcher, tout le monde peut monter les escaliers au lieu de prendre l’ascenseur, les transports en commun en ville au lieu de la voiture. Si votre métier vous tient assis pendant des heures, levez-vous à espace régulier. Cependant, il vous faudra probablement consacrer du temps à l’exercice. Quiconque allume sa télévision durant la semaine perd le droit de dire qu’il manque de temps !

Ce qui est important, c’est de garder une bonne capacité de mouvement le plus tard possible dans notre vie. Il ne s’agit pas de courir des marathons. D’ailleurs, la pratique trop intensive de l’endurance a de nombreux effets indésirables, qui vont des troubles musculo-squelettiques aux problèmes inflammatoires et cardio-vasculaires. La qualité de base du mouvement est la force. La force se définit comme la capacité de notre corps à produire des tensions plus ou moins importantes. Avec l’âge, l’inactivité cause une fonte musculaire qui nous rend trop faibles pour nous mouvoir de façon suffisante et supporter un métabolisme sain. Nous avons vu plus haut que les prérequis d’activité physique pour un métabolisme sain représentent une quantité de travail physique non négligeable. Il faut encourager la pratique du renforcement musculaire, qui maintient – ou même augmente – la force des muscles ainsi que leur masse totale.

Le renforcement musculaire peut être entrepris à tout âge et produit des résultats positifs même dans la 8e décennie. Les études montrent que la perte de masse musculaire – sarcopénie – est un facteur de risque majeur pour toute cause de mortalité chez les sujets en maison de retraite. La lecture de cet article devrait clairement en éclairer les raisons et la cascade dégénératrice :

  • L’inactivité entraîne la perte de masse musculaire, qui provoque la perte de force, qui diminue la capacité à se mouvoir, qui empêche de bouger assez pour maintenir un métabolisme sain.

  • Un métabolisme altéré entraîne, après des années, des maladies cognitives. La mauvaise nouvelle est que les maladies cognitives sont loin d’être les seules affections qui sont la conséquence grave de cette inactivité. Mais la bonne nouvelle, c’est que certains des effets de l’inactivité sont réversibles ! Commencez à bouger maintenant et les facteurs de risque diminueront.

  • Les exercices mentaux sont loin d’être les seuls requis pour vieillir « avec toute sa tête ». Il faut se bouger et bouger beaucoup. Pour cela, puisque nos modes de vie ne nous y obligent plus, il faut pratiquer des exercices de renforcement qui entretiennent et augmentent notre force et notre masse musculaire afin d’être capables de produire assez de mouvement pour maintenir un métabolisme sain. Le cerveau n’est pas séparé du corps, ils ne font qu’un. Allez, au travail !

Article original de :
M Jérôme Simian

Paru dans Mutuelle & Santé n° 73

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