Enfants et adolescents, quelles mémoires ?

La construction de la mémoire chez l'enfant et l'adolescent et les processus et techniques d'apprentissage.

L’opinion commune sur la mémoire des enfants oscille entre deux extrêmes erronés : d’un côté, l’enfant serait un amnésique puisque l’adulte ne se rappelle pas les souvenirs de sa petite enfance, de l’autre côté, l’enfant serait une éponge à mémoriser ! Comme souvent, la vérité est au centre. L’enfant installe progressivement plusieurs systèmes de mémoire, celle-ci fonctionne dès sa naissance… voire un peu avant.

Le foetus se souvient déjà

S’il les a souvent entendues lors des six dernières semaines de grossesse, le foetus peut mémoriser une comptine, une mélodie grave ou la voix de sa mère. Comment le sait-on ? Deux jours après sa naissance, le nouveau-né sucera plus intensément sa tétine en entendant la voix de sa mère comparativement à celle d’autres femmes, ou en entendant cette comptine par rapport à une comptine inconnue. Si une femme enceinte résidait près d’un aéroport, son bébé ne se réveillera pas au passage d’un avion. Le foetus peut aussi mémoriser des odeurs : des bébés de quatre jours préfèrent une odeur d’anis lorsque leur mère en a consommé en cours de grossesse. Il ne faut pas en déduire qu’en faisant entendre Que je t’aime à un foetus, il sera définitivement accro à Johnny Halliday !

Le nourrisson apprend beaucoup de gestes et de savoirs

Dès sa naissance, un bébé reconnaît sans erreur la voix, l’odeur ou le visage de sa mère puis de son entourage. Il est très sensible aux modifications de son environnement : un changement de lieu ou de jouet éveillera son intérêt mais, 24 heures plus tard, il ne reconnaîtra plus une personne ayant un nouveau parfum ou fredonnant une autre chanson.

La mémoire du nourrisson est également motrice : il maîtrise progressivement la préhension fine, l’équilibre du corps, la marche, l’articulation de sa langue. La manipulation répétée des objets lui permet, non pas de « jouer », mais de maîtriser un geste, d’explorer le monde à sa portée, de se rassurer par la réussite du geste accompli, et de s’adapter à son environnement. A cette mémoire des gestes se rajoute une mémoire des savoirs. Certains sont vite maîtrisés, de façon définitive : le feu est dangereux, le chocolat est agréable, cette personne est gentille mais telle autre ne l’est pas. Le comportement de l’enfant est, pendant longtemps, le seul moyen de repérer qu’il connaît : il saisit ou pas tel objet, il se rapproche de sa grand-mère mais évite un inconnu.

Le développement de la mémoire.  Illustration : Persomed/J. Dasic
Le développement de la mémoire. Illustration : Persomed/J. Dasic

Chez l’enfant de 1 à 8 ans

Il est difficile de diviser l’enfance en périodes strictement définies par l’âge. Tous les enfants progressent mais à leur rythme. L’enfant est très sensible à la nouveauté, qui attire son attention, mais son meilleur atout est de s’améliorer par la répétition des apprentissages, s’il est motivé ! L’enfant accroît sa concentration, que l’on mesure par sa capacité à répéter des séries de chiffres : 2 chiffres à 3 ans, 4 chiffres à 5 ans, 5 chiffres à 6 ans, 6 chiffres vers 8-9 ans. C’est vers 12-15 ans que l’adolescent répète autant de chiffres qu’un adulte, c’est-à-dire 7 ± 2. Cette mémoire à court terme lui permet d’analyser les informations nouvelles afin de faciliter leur enregistrement. Elle intervient lors de l’acquisition du vocabulaire, de l’apprentissage de la lecture, de la maîtrise du calcul mental, de la compréhension d’une phrase, et de la résolution de problèmes.

Parallèlement, augmente la mémoire des souvenirs personnels, des savoirs et des gestes de plus en plus élaborés. La capacité de stockage devient quasi illimitée avec un oubli très lent : à 90 ans, il est possible de réciter une poésie apprise à 8 ans ! Petit à petit, les mots sont reconnus, puis bien prononcés, enfin, leurs concepts sont identifiés. Cette maîtrise du langage permet à l’enfant d’augmenter son stock de savoirs, qu’il peut décrire ou expliquer oralement. La mémorisation à long terme est stimulée par l’intérêt, la motivation et la répétition des apprentissages.

Qu’en est-il des souvenirs ? Les récits personnels des petites filles sont plus détaillés que ceux des garçons, ce qui expliquerait pourquoi le premier souvenir d’une femme précède de six mois en moyenne le premier souvenir d’un homme. Le terme d’amnésie infantile qualifie l’incapacité d’un adulte à se rappeler les évènements qu’il a vécus avant l’âge de 2 à 5 ans. Deux ans est la barrière absolue avant laquelle il est impossible d’avoir des souvenirs personnels, ou alors c’est parce que les parents les ont racontés et entretenus au moyen de photos ou de films. Contrairement à ce que l’on a prétendu, cette amnésie des premières années de la vie n’est pas liée à un refoulement psychanalytique , il s’agit de la conséquence normale de l’immaturité anatomique et biologique des systèmes de la mémoire autobiographique. Plusieurs années sont en effet nécessaires à la création et à la stabilisation des circuits neuronaux. Cette lenteur empêcherait l’enfant de mémoriser des souvenirs personnels peu utiles voire désagréables, en le concentrant sur l’acquisition de savoirfaire et de connaissances plus cruciaux. Il n’y a en effet aucun intérêt à se souvenir de ses premières couches ! Après 8 ans, des stratégies renforcent la mémorisation Apprendre requiert de la méthode. Entre 7 et 12 ans, l’enfant prend conscience qu’il peut améliorer sa mémorisation grâce à des stratégies logiques. Il les utilisera d’autant plus qu’il en comprend la pertinence et qu’elles lui auront été enseignées. Apprendre en lisant à voix haute est une technique fréquente qu’il ne faut pas empêcher. Répéter mentalement « dans sa tête » est aussi une stratégie courante mais que seulement 10 % des enfants de 5 ans utilisent spontanément. Une autre stratégie consiste à regrouper les informations de même sens : des collégiens de 5e rappelleront 10 mots d’une liste de 24 noms de professions (même catégorie) et 9 mots d’une liste de 24 mots de 24 catégories différentes, alors qu’ils rappelleront 16 mots si la liste de 24 mots correspond à 4 catégories de 6 mots. La dernière stratégie est celle de l’imagerie mentale visuelle : les enfants retiendront mieux l’image de deux objets si on leur demande d’imaginer une action entre eux.

Brontosaures, Zidane et Harry Potter !

Les enfants développent aussi des connaissances pointues dans des domaines très spécialisés : les noms des dinosaures, la liste des joueurs des équipes de football, les scores de tous les matchs. Ces savoirs se traduisent aussi bien par une mémorisation rapide que par une accumulation prodigieuse d’informations que les enfants rappellent de manière déconcertante. Les enfants sont également imprégnés des moindres détails des albums de Tintin ou d’Astérix. Ils connaissent à fond le contenu des sept volumes d’Harry Potter. Les situations simples et les personnages prototypiques de cette littérature enfantine (mais qu’apprécient aussi les adultes) aident les enfants à comprendre le monde en s’identifiant aux héros ou en s’amusant des sympathiques personnages secondaires. Contes de fées, romans et bandes dessinées construisent dans l’imaginaire enfantin des schémas mémoriels qui, loin de les duper à partir d’un monde fictif, les aident à aborder le monde réel. Ils accomplissent ainsi un rite de passage entre l’enfance et le monde adulte.

La mémoire à l’école

Bien que distinctes, la mémoire et l’intelligence sont engagées dans un cercle vertueux car la construction de l’intelligence repose sur des savoirs dont l’enrichissement bénéficie à son tour de l’intelligence. La mémoire est donc au cœur de l’école. Sans être la méthode pédagogique essentielle, apprendre « par cœur » n’est pas une idiotie car, si pour apprendre, il faut nécessairement comprendre, ce qui est compris n’est pas automatiquement retenu. N’oublions pas que la fameuse phrase de Montaigne a été détournée de son sens initial puisqu’elle ne concernait pas l’élève mais le précepteur : « Je voudrais aussi qu’on fût soigneux de lui choisir un conducteur qui eût plutôt la tête bien faite que bien pleine. »

Un élève sait parfaitement sa leçon une heure après l’avoir apprise, mais il n’en aura retenu que 20 à 50 % le lendemain si la question est du style : « Quelle est la capitale de l’Espagne ? » ! L’enfant sera meilleur en cas de choix multiple : « La capitale de l’Espagne est-elle : Rome, Madrid ou Berlin ? » Cette méthode montre aux élèves que les informations n’ont pas disparu, qu’elles sont disponibles mais que leur évocation spontanée est difficile.

Certaines connaissances ne peuvent s’acquérir qu’en les apprenant par coeur ou plusieurs fois. La mémoire est l’instrument indispensable de la maîtrise du savoir et de la construction des concepts. L’oubli étant inévitable, il faut bien apprendre plusieurs fois ! Aucun truc ne permet de gonfler artificiellement sa mémoire. Pour réussir ses examens, il faut démarrer à temps, apprendre tout de suite ses cours, les réciter, les oublier un peu, les apprendre de nouveau. L’apprentissage doit être étalé dans le temps. Une bonne préparation réduit le stress, l’élève fait alors confiance à ses potentialités. Un cours divisé en paragraphes distincts, les plans clairs, les résumés, les fiches de lecture structurent les informations à apprendre. Les photographies et les schémas facilitent la mémorisation d’informations complexes ainsi que leur rappel ultérieur.

Attention aux interférences sonores et au bachotage !

Comme chez l’adulte, la mémorisation de l’enfant et de l’adolescent est perturbée par un fond sonore dépassant 75 décibels, ou s’il est trop régulier ou rythmique (la musique techno par exemple). Des élèves de 6e retenaient 67 % d’un texte mémorisé dans le silence, mais 42 % lors de l’écoute simultanée de chansons françaises, et 37 % lors d’un fond sonore d’émissions de télévision. Si un élève se plaint de mal retenir ses cours, conseillez-lui d’éteindre la radio, la télévision ou son MP3 lorsqu’il travaille !

Le bachotage est le pire moyen pour apprendre durablement ! Beaucoup d’étudiants réussissent un examen après avoir bachoté pendant un mois, mais très peu sera encore en mémoire deux mois plus tard. Le bachotage cumule tous les risques : temps trop court, nombre d’apprentissages trop faible, quantité d’informations trop élevée, espacement trop bref entre les sessions d’apprentissage, sommeil réduit afin de trouver plus de temps pour travailler, abus des excitants artificiels (café, nicotine), stress lié à l’examen et à la culpabilité du retard accumulé. Ces connaissances bâclées, acquises dans le stress et la précipitation, ne créent pas un fonds robuste : s’il permet parfois de réussir un examen, le bachotage ne facilite pas la mémorisation définitive !

Mémoire et identité

L’enfant apprend dès sa naissance, mais sa capacité de mémorisation varie en fonction de son âge et de ce qu’il doit retenir. Pendant longtemps, l’enfant apprend sur le monde mais ne sait rien de sa propre vie. Sur l’axe chronologique de son existence, il retient d’abord mieux les gestes et les savoir-faire, puis le langage et les savoirs, et enfin ses souvenirs personnels. Sa mémoire l’aide à construire son identité, en relation avec sa vie affective et émotionnelle. La mémoire n’est pas figée, non seulement parce que le stock de souvenirs et de savoirs s’accroît, s’efface, se modifie, mais également parce qu’elle s’adapte aux changements du monde extérieur et qu’elle participe aux variations de notre personnalité. Toute la vie, la mémoire modifie son style !

TÉLÉVISION, JEUX VIDÉO, ALCOOL, DROGUES : QUELS RISQUES ?

La violence véhiculée par la télévision et les jeux vidéo peut influencer des enfants ou des adolescents psychologiquement vulnérables. Leur comportement sera plus agressif après avoir vu un film violent, ils seront désensibilisés par rapport à la violence et craindront un monde qu’ils percevront comme excessivement violent et où la violence banalisée leur sera légitimement reproductible.

La télévision et les jeux vidéo implantent dans la mémoire des schémas de comportements violents préférentiellement utilisés pour résoudre les conflits puisque les autres options ne sont pas présentées équitablement. La télévision est toutefois une source importante de savoirs, et il a été prouvé que la pratique des jeux vidéo avait des effets bénéfiques sur la mémoire, l’attention, le raisonnement et l’exploration visuo-spatiale. Comme toujours, il importe que les enfants ne passent pas un temps excessif devant un écran sous peine de déséquilibrer leur personnalité.

Enfin, il faut rappeler que l’alcool et le cannabis (et les autres drogues) sont dangereux pour la mémoire et la concentration : leurs effets se font sentir aussi bien lors de prises ponctuelles que lors d’une intoxication chronique.

Article original de :
Dr Bernard Croisile

Paru dans Mutuelle & Santé n° 64

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