Régénerer son cerveau

L'essentiel de la conférence du Dr Pierre-Marie Lledo du 21 mai 2015 : "Plasticité et régénération du cerveau"

Quelle que soit notre profession, notre rang social ou notre niveau d’éducation, nous avons tous le pouvoir – mais aussi le devoir – de maintenir notre activité mentale et satisfaire à cinq lois, qui ne sont pas de simples principes d’intuition.

Ainsi, il nous a fallu combattre contre le dogme central de la neurologie, selon lequel, après l’âge de 20 ans, nous ne ferions que perdre de façon inéluctable nos plus précieuses cellules du cerveau. Comment cette idée ressortit au mythe – on va même parler de “neuromythe”. On va voir également à quel point nos croyances, parfois, ne reposent sur aucune observation scientifique…

Cinq règles pour garder un mental dynamique

  • Ne jamais cesser d’apprendre, régulièrement, sa vie durant, des choses nouvelles, dans des disciplines nouvelles, de façon nouvelle.
  • Juguler la pollution sonore et visuelle.
  • Comprendre que les médicaments neurochimiques peuvent aider mais ne suffisent pas.
  • Accepter que l’activité physique et l’activité psychique sont indispensables pour garder optimum la plasticité cérébrale.
  • Comprendre que la plus grande partie de notre activité psychique nécessite l’interaction avec l’Autre (c’est notre cerveau social).

La conférence dont est tiré cet article, en vidéo :


« Deviens ce que tu es » (F. Nietzsche)

Socrate nous dit : « Connais-toi toi-même » : comprendre son cerveau, c’est se connaître. Mais j’aimerais plutôt faire référence à un autre philosophe, Friedrich Nietzsche, qui nous dit dans Ecce homo : « Deviens ce que tu es. » C’est cela qui est intéressant : cette idée que nous avons tous un potentiel en devenir. Et il va falloir s’en donner les moyens, lutter contre la vie moderne, qui n’est évidemment pas favorable à l’émergence de ce potentiel. En somme, ce que je suis en train de vous dire, c’est qu’effectivement nous avons tous un potentiel, mais rares sont ceux qui vont l’utiliser.

Il nous arrive, au laboratoire, de débiter des cerveaux en tranches ; nous pouvons définir l’âge de naissance de certains neurones grâce au carbone 14 – nous sommes très proches de l’archéologie, on utilise pratiquement les mêmes outils, c’est une sorte d’“archéo-neurobiologie”. Eh bien, nous nous apercevons que certains sujets, de 85 ans et plus, peuvent avoir produit de nouveaux neurones trois ou quatre semaines avant leur décès !

Par contre, cela nous arrive aussi, malheureusement, d’avoir des cerveaux de 25 ans où on ne peut constater aucune création après 18 ou 20 ans. Dans ce cadre-là évidemment, le dogme qui consiste à dire que nous ne produisons aucun neurone passé l’âge de 20 ans se vérifie.

Qu’est-ce qui fait qu’on peut être jeune et avoir un cerveau vieux, et être un senior et avoir un cerveau juvénile ? C’est cela qui est intéressant, de voir pourquoi certaines personnes ont su garder, faire fructifier, ce potentiel, et pourquoi d’autres l’ont verrouillé.

On est également dans le domaine de la santé mentale. Il nous faut aujourd’hui comprendre ce que sont les troubles de la mal-adaptation, c’est-à-dire les troubles de l’humeur, qui englobent quatre grands fléaux du XXIe siècle : le stress chronique, l’anxiété, la dépression, le burn-out. Ce ne sont pas des maladies inéluctables, ce sont simplement la conséquence de cerveaux qui n’ont pas été correctement nourris. Et je ne parle pas uniquement de nourriture physique – évidemment qu’il y a des éléments nutritifs indispensables à apporter ! – mais il y a également le mode opératoire qui va être déterminant pour maintenir un cerveau malléable et flexible.

L’humain veut s’échapper du darwinisme, de la sélection naturelle, du déterminisme génétique. L’humain a un cerveau qui est programmé génétiquement, mais programmé pour quoi ? Pour apprendre. C’est pour ça que je parle à présent de culture, d’usages, d’outils… Le déterminisme génétique à l’œuvre dans le règne animal va être remplacé par un déterminisme où la sphère sociale, le milieu culturel, l’apprentissage vont être des facteurs essentiels pour maintenir cette fameuse plasticité cérébrale, c’est-à-dire ce cerveau qui va s’adapter en permanence, quel que soit l’âge du sujet.

C’est la raison pour laquelle il faut penser à Nietzsche, et son « Deviens ce que tu es ». C’est cette idée de transformation du cerveau. On peut faire référence aussi à un autre philosophe, Érasme, qui nous dit que : « on ne naît pas humain, mais on le devient ». Cela veut dire finalement qu’on naît animal et que l’on va être transformé par l’éducation, par les outils. Le cerveau, quel que soit l’âge, subit des influences venant de l’environnement, de la culture, de l’usage d’outils.

Il y a trois grands points majeurs, que je vais tenter de vous fournir par ordre d’apparition.

  • Premier thème, le cerveau est reconfigurable, quel que soit notre âge. Paul Éluard nous dit que « nous vivons dans l’oubli de nos métamorphoses », c’est-à-dire qu’on oublie parfois qu’on a acquis des choses que l’on ne savait pas la veille. Aujourd’hui, on pense que c’est un acquis, que c’est venu tout seul. Non, il y a eu un effort d’attention, de mémoire, et cela a modifié le sujet. Quelles sont les règles qui font que ce cerveau est en permanence reconfigurable ?

  • Le deuxième point est lié au premier. Il s’agit de savoir quelles sont les conditions qui nous incitent à reconfigurer notre cerveau, physiquement, et leurs conséquences sur notre comportement. Les lois qui vont inciter le cerveau à se reconfigurer sont toutes simples, puisque nous sommes d’abord stimulés. Il y a information et information. Et, puisque je vous parle d’informations, voici un site : http://www.worldometers.info/fr/ où vous voyez en temps réel des informations qui concernent notre planète et qui concernent notre cerveau. Voyez en temps réel le nombre de messages qui défilent sur la toile : on arrive à peine à voir les millions qui défilent pour les e-mails, et le reste va encore plus vite. Pendant que vous lisez, vos messageries sont en train de se remplir, vos boîtes vocales aussi. Est-ce que c’est ce genre d’informations que nous voulons ? On est de plus en plus capables d’avoir des objets interconnectés, et le cerveau humain se trouve de plus en plus informé. Mais c’est là que j’attire votre attention : quel type d’informations voulez-vous ? La question de l’information est de savoir si elle nous fait “savoir” ou si elle nous fait “comprendre”. Si je reste au savoir, je n’en veux pas : je dois chercher et comprendre. Si c’est une information qui arrive sous forme d’alerte téléphonique (“Fukushima, tsunami, 18 000 morts”), je suis informé. Je sais, mais je n’ai pas compris. Cette information là, vous n’en voulez plus à partir d’aujourd’hui. Vous laissez ça aux autres. C’est la même chose pour tous ces mails groupés qu’on envoie ou qu’on reçoit : quand il y a plus de trois ou quatre personnes en copie, dites-vous que c’est pour les autres, pas pour vous.

Un nouveau concept : l’“infobésité”

Il nous faut à présent nous protéger contre ce que j’appelle l’“infobésité”. Le problème de l’infobésité, c’est cette surcharge d’informations, c’est l’info-digestion. Qu’est-ce que je fais avec ? Si je surfe d’information en information, je vais créer ce que l’on appelle des états d’âme. Je suis porteur d’émotions inconscientes qui vont faire que, cet après-midi, je vais me mettre en colère simplement parce que j’ai été un mauvais gestionnaire de mes états d’âme négatifs. Par exemple, je suis mélancolique sans le savoir, et cet après-midi je verse dans la colère – là, je parle d’émotions fortes, ça se voit sur ma peau et ça s’entend. Mais ces émotions fortes ne sont pas liées à la situation dans laquelle je me trouve : elles sont au départ l’émergence, la mauvaise gestion de mes états d’âme. D’où l’importance de toutes ces techniques que l’on voit aujourd’hui apparaître (la méditation, l’hypnose…), où l’on a besoin de trouver les outils pour gérer cette information, se mettre dans des bulles et atteindre des états de pleine conscience. Des moments où l’on doit dire à nos organes sensoriels que trop c’est trop ! A partir d’aujourd’hui, faites attention à cette infobésité. L’information incite notre cerveau à se reconfigurer, c’est cette information qui nous fait comprendre : il s’agit d’une activité mentale avec une signature particulière. Quand je suis dans l’infobésité, je reste dans l’information qui me fait savoir, et pas comprendre. En somme, il faut nous concentrer sur l’information “utile” et laisser tomber l’information “futile”. A vous aujourd’hui de placer des filtres : est-ce que j’en reste au savoir, ou est-ce que je vais aller au-delà de ce savoir et comprendre ?

  • Le troisième point est rattaché au second : il faut trier l’information pour être dans une démarche de compréhension, et non plus dans le simple fait de savoir. Entre le “savoir” et le “comprendre” réside à peu près la même différence qu’entre une page du journal télévisé et le même sujet traité sous forme de conférence. Il y a une dimension temporelle qui est importante : le savoir, qui est le temps bref, et le comprendre, qui est le temps qui peut se dilater. Quand nous voulons être dans la démarche analytique, sachez que nous allons utiliser trois dimensions de la conscience humaine :
    • La première, évidente à nos yeux, c’est l’intellect. Pour saisir une information, j’ai besoin de mon intellect pour comprendre.
    • Mais il y a ensuite une deuxième dimension qu’on a toujours tendance à négliger : c’est l’affect. Si vous êtes en train de prendre connaissance d’un message, puis qu’on vous demande d’agir suite à sa lecture, l’environnement bruyant dans lequel vous vous trouvez ou le fait que vous n’ayez pas mangé va influencer votre réponse : votre inconscient va surligner tous les termes négatifs. Il y aura un biais cognitif, une erreur de jugement qui vous dirigera forcément vers des idées noires et une analyse négative de la situation. En revanche, le même sujet avec le même intellect va réagir différemment s’il se trouve dans une situation beaucoup plus agréable et est impliqué dans cette analyse : la décision qui sera prise aura une forte balance positive, avec un message d’optimisme. L’affect est donc une seconde dimension qui vient également contribuer à la compréhension du message.
    • Enfin, gardons à l’esprit la dimension des croyances. Notre cerveau, à notre insu, se permet de rajouter de l’information sans que nous sachions que cette information ne figurait pas devant nous. Le cerveau aime bien rajouter de l’information quand il est dans cette tâche d’analyse et que l’information fait défaut. Un exemple avec les dés : si l’on me demande une somme élevée, je vais les jeter avec force sur le tapis. En revanche, si on me demande la somme la plus faible, je vais retenir mon geste. Ici, on a une croyance selon laquelle la somme des dés va être définie par la vitesse avec laquelle on les jete. C’est une illusion : le cerveau veut nous raccrocher à une loi qui n’existe pas, mais c’est très utile ; cela nous permet de gérer notre stress… On a besoin de croyances quand on est face au hasard, et c’est un mode opératoire extrêmement séduisant. Il peut en revanche entraîner des détériorations dans d’autres situations.

Le cerveau est reconfigurable à tout âge

Il y a une loi qui est universelle dans le monde animal, mais qui ne nous concerne pas (l’humain a un statut très particulier dans le monde animal) : elle veut que la taille du cerveau soit proportionnelle à la taille du corps. Cela est vrai chez tous les primates, sauf chez l’humain. Quand on utilise cette équation – cette proportionnalité entre la taille du corps et celle du cerveau –, on s’aperçoit qu’on a hérité d’un surplus d’environ 600 cm3 (plus d’un demi-litre). Ce qui est intéressant, c’est que ce surplus de matière grise est exactement ce qui va être façonné par l’environnement, et non par le génétique. Quand j’apprends, quand j’utilise un téléphone portable, quand je suis une série de séminaires ou de conférences, j’ai des modifications de mon cerveau par l’intermédiaire de ce module, ce qui est vraiment le propre de l’humain.

Il y a une partie très intéressante : c’est la partie le plus en avant du cerveau – que l’on appelle les lobes frontaux – qui est en permanence en train de simuler. Il y a deux types de tempérament. Il m’arrive d’interroger des patients atteints de dépression sévère. Je parle beaucoup avec les mains et, si j’ai un verre à côté de ma main, au bout d’un moment, j’entends dire : « Écoutez, vous ne pourriez pas déplacer la bouteille ? Ça fait trois fois que je l’ai vue tomber. » Ce verre n’est, bien sûr, jamais tombé. Mais, dans ce cas-là, vous avez la simulation de l’échec à venir. En revanche, si vous êtes en bonne santé mentale, cette partie est en train de simuler la récompense à venir. Vous savez comment on appelle cela ? Le désir. Ça, c’est le propre de l’humain, d’être toujours dans la prospective. Je vais faire telle ou telle chose, mais pas pour un bénéfice immédiat (ce sont d’autres régions de notre cerveau qui régissent, notamment les systèmes de la récompense, du plaisir). Ce qui est intéressant, c’est que, quand nous avons du plaisir mais que ce plaisir a été précédé par le désir – et je parle d’une activité mentale qui peut se faire sur des décennies – sachez que le désir précédant le plaisir est une situation qui va faire que l’humain échappe à l’addiction. En d’autres termes, quand il y a du plaisir sans désir, nous avons ce que l’on appelle des troubles de l’addiction, de la dépendance. Vous savez qu’en latin addiction vient d’addictus, qui était l’esclave pour cause de dettes à l’égard de son maître. En d’autres termes, la personne qui n’a pas de désir est une personne dont le libre arbitre disparaît. Si on a du désir avant le plaisir, on a affaire à un sujet qui sera capable d’utiliser son libre arbitre.

Cette partie de notre cerveau qui va subir l’influence de l’environnement – donc du monde de la transmission sociale et culturelle. Cela vient d’un principe très simple. Durant l’odyssée de l’espèce humaine, notre cerveau a atteint une complexité de plus en plus grande, et les objets que nous avons construits ont été aussi de plus en plus complexes. Quand nous avons inventé le biface pour couper la chair et la séparer de la fourrure, son usage n’a eu aucune conséquence sur notre cerveau. En revanche, environ 4 500 ans av. J.-C., nous avons inventé un autre outil qu’est l’écriture. Et là, l’invention de l’écriture, l’usage de cet outil, a fait que notre mémoire de travail a été divisée par trois. Quand je fais des tests avec des singes, j’ai le regret de vous annoncer qu’ils nous battent à tous les coups. Ils ont une mémoire de travail trois fois plus grande que la nôtre ! Et cela parce que nous avons inventé l’écriture. Du coup, nous avons déchargé notre mémoire au travers de nos écrits. Depuis l’avènement de l’écriture, il y a sept grands outils qui ont été inventés, et de l’usage de ces outils notre cerveau s’est trouvé modifié. Mais on n’est pas plus abruti parce qu’on va éclater notre mémoire sur les téléphones portables… C’est très bien, on n’a plus besoin de s’embarrasser de numéros ! En revanche, soyez vigilants : du fait que votre espace de mémoire est à présent un peu plus disponible, il va falloir faire autre chose avec cette mémoire. Il va notamment falloir apprendre des poèmes, il va falloir apprendre des choses produites par l’activité humaine… Vous allez voir qu’il y a une dimension en particulier qui stimule énormément notre cerveau : c’est la relation avec l’autre. Toute activité mentale qui est engagée dans une activité de relation avec l’autre va satisfaire cette loi. Quand on voit que notre mémoire de travail n’a plus à s’embarrasser de l’apprentissage de numéros ou de coordonnées parce qu’on a le GPS, il va tout de même falloir utiliser cette mémoire de travail lorsqu’elle est impliquée dans sa relation avec l’autre. Aujourd’hui, il y a beaucoup de mythes que la science ne permet pas de confirmer ; c’est Einstein qui disait qu’il « est plus facile de désintégrer un atome que de vaincre les préjugés ». Il nous a fallu à peu près quinze ans de combat acharné pour convaincre nos collègues que cela était un neuromythe, c’est-à-dire une croyance que la science ne pouvait certainement pas étayer.

Comment ce neuromythe peut être considéré comme une simple croyance et non une réalité ? Vous allez devoir satisfaire à cinq lois.

Première loi : toujours nous ouvrir au monde inconnu, à la complexité du monde. Ne pas fuir la complexité mais chercher à lui donner du sens. En d’autres termes, c’est fuir la routine. Socrate nous dit que « la sagesse commence avec l’émerveillement », eh bien c’est s’émerveiller d’avoir compris. Il ne s’agit pas de se faire violence. Je vous ai parlé du désir, et là c’est évidemment le moteur qui va faire qu’on est toujours assoiffé de connaissances. On évite les dictons, les qu’en-dira-t-on, on cherche toujours à s’exposer à la nouveauté.

Deuxième loi : fuir l’infobésité. Il va nous falloir en permanence être prompt à mettre des filtres. En termes de quantité d’informations, on estime aujourd’hui à 5 exabits, soit 5 milliards de gigabits, ce que l’humanité a produit depuis la naissance de l’écriture jusqu’aux années 2000. En somme, sur à peu près 7 000 ans, nous avons produit 5 exabits. C’est ce que nous produisons aujourd’hui à peu près toutes les cinq minutes ! Attention, cerveau en danger : notre cerveau n’est pas fait pour traiter toute cette information, il faut donc savoir mettre des filtres. Ne pas conduire et écouter les chaînes d’information en boucle : tout à fait le genre d’attitude absolument délétère.

Troisième loi : refuser l’usage chronique des psychotropes : les somnifères, les anxiolytiques. J’ai une activité au travers de l’Académie européenne des sciences, où nous sommes incités à produire des rapports tous les six mois. On en a produit un qui a fait couler beaucoup d’encre. Je ne sais pas si les réflexes ont changé chez les généralistes, mais nous avions établi une relation entre l’usage chronique (c’est-à-dire dépassant les six mois) d’anxiolytiques ou de somnifères et une susceptibilité pour développer une maladie neurodégénérative avec une probabilité multipliée par sept. Je ne suis pas en train de vous dire qu’il faut abandonner très rapidement ce genre de thérapies, mais sachez que vous êtes en train de vous appuyer sur des béquilles chimiques et qu’il va falloir mettre en place d’autres moyens, parce qu’à long terme vous allez gâcher une propriété, cette fameuse plasticité cérébrale, qui disparaîtra si l’on prend ces substances. Évidemment, à un individu qui rumine, un généraliste va dire : « Prenez 5 ou 10 mg de cette substance et vous n’allez plus ruminer. » Super ! Sauf que, malheureusement, je perds ici une capacité à pouvoir reconfigurer mon cerveau, c’est-à-dire que la plasticité cérébrale disparaîtra.

Quatrième loi : c’est bouger. On évalue environ à 10 min le besoin d’activité physique, parce que l’on sait que, lorsqu’on engage une activité physique, nos muscles parlent à notre cerveau au travers de substances chimiques. Le fait d’avoir une activité physique vous permet aussi d’augmenter votre ventilation, et donc l’oxygénation de votre cerveau. Or le cerveau est extrêmement énergivore : c’est 2% du poids corporel quand vous le pesez, et 40% d’énergie engloutie ! Et quand on parle d’énergie, on parle d’oxygène. Alors lorsque vous faites un peu d’activité physique, vous augmentez votre ventilation et votre rythme cardiaque, et vous oxygénez mieux votre cerveau. Enfin, il y a encore un troisième effet indirect : quand vous avez un agenda très chargé, ou que vous êtes un peu flemmard, mais que vous allez quand même vous imposer 5 à 10 min de sport par jour ou par semaine, vous êtes en train de jouer sur l’estime de soi. Facteur également essentiel pour maintenir une activité de plasticité cérébrale optimale.

Cinquière loi : avoir une activité mentale tournée vers l’autre. Les quatre lois précédemment citées, vous en êtes les acteurs. Mais cette dernière loi, vous ne pouvez rien faire, il s’agit du cerveau social. Il n’y a pas de module, il est éclaté dans différentes régions. Pourtant, ce cerveau-là n’est activé que lorsque je vous regarde : votre amygdale s’active. Quand vous caressez votre chien, même s’il vous regarde dans les yeux, il n’aura pas eu les mêmes conséquences qu’en regardant un être humain dans les yeux. Quand je bouge mon bras, une partie de votre cerveau est engagée et vous êtes en train de m’imiter : on parle alors de résonance comportementale. On imite l’autre non pas par jeu, mais simplement parce qu’on veut aller au-delà du comportement, c’est-à-dire que l’on veut lire ses intentions. Je bouge le bras pour attraper cette bouteille et, du coup, on est déjà dans l’imitation des conséquences de cet acte de boire, donc du plaisir. Et là, je suis dans la résonance non plus comportementale, mais émotionnelle : on partage nos émotions. Nous sommes ici dans l’empathie et la compassion. Vous avez les bases neurologiques de l’empathie et de la compassion. Regardez ce pauvre joueur de football qui a tiré un penalty ; il l’a raté, et ça se voit parce qu’il a les mains sur la tête – c’est ma troisième dimension, celle des croyances : la peur qu’un être ultime, une divinité nous punisse parce que nous sommes dans l’échec, alors on protège ce que l’on a de plus précieux, c’est-à-dire le cerveau. Mais regardez les autres qui sont en face : ils ont aussi mis leurs mains sur la tête. Ça, c’est la résonance comportementale, et pourquoi ? Parce que si on mesure leur rythme cardiaque une à deux secondes après avoir imité l’autre, il s’emballe : ils sont aussi dans une résonance émotionnelle. Ils sont aussi dans la déception de l’échec, et donc ils partagent les mêmes valeurs. Les jugements moraux naissent de cette capacité qu’a notre cerveau d’imiter l’autre. Vous courez devant moi et vous tombez. Je vois votre genou saigner et je vous tends la main pour vous aider à vous relever. Ce n’est pas simplement un geste altruiste, mais c’est aussi parce que j’ai mal à mon genou. En revanche, si vous venez d’arracher le sac à main d’une grand-mère et que vous tombez à mes pieds en vous enfuyant, est-ce que je vais vous tendre la main? Non, je vous immobilise en attendant la police ! Jugement moral lié à la résonance émotionnelle, et j’ai une résonance émotionnelle au deuxième degré. Non pas avec l’individu qui chute devant moi, mais avec la personne qui s’est fait arracher son sac à main. Cela existe parce que nous avons un cerveau compassionnel, un cerveau qui est stimulé parce que nous sommes en interaction avec l’autre.

Je ne sais pas comment conclure

Peut-être sous la forme d’une pirouette, en faisant appel à Goethe : « Traitez les gens comme s’ils étaient ce qu’ils devraient être, vous les aiderez ainsi à devenir ce qu’ils peuvent être. » Car nous avons tous un potentiel de plasticité cérébrale, et j’espère qu’à partir d’aujourd’hui vous allez tous soigner ce potentiel. Mais, comme je dois rester modeste, je vais vous rappeler ce que disait Gandhi : « Commencez d’abord à changer en vous ce que vous voulez changer chez les autres. » Car je ne suis pas là en tant que gourou, mais simplement pour vous montrer la science en action.

Basé sur l'article de :
M Pierre-Marie Lledo

Paru dans Mutuelle & Santé n° 5

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