La médecine personnalisée du cancer : d’importants succès et encore un long chemin

La médecine personnalisée du cancer : d’importants succès et encore un long chemin

La médecine personnalisée du cancer : d’importants succès et encore un long chemin

Dans le domaine de la cancérologie, la médecine personnalisée – autrement appelée médecine moléculaire – fait l’objet de toutes les attentions depuis maintenant plusieurs années. Son principe est d’établir le diagnostic de la maladie à partir du génome des cellules tumorales, permettant ainsi d’adapter le traitement aux anomalies moléculaires identifiées ainsi qu’aux caractéristiques du patient (âge, état général, traitements) qui conditionnent classiquement l’efficacité du traitement et sa tolérance.

La cellule devenue cancéreuse est la cause même de la maladie, et l’on sait que l’ADN de ces cellules tumorales est profondément abîmé. Parmi les 3 milliards de bases qui constituent l’ADN de chacune de nos cellules, des dizaines, des centaines, parfois des centaines de milliers de mutations sont observées dans l’ADN de la cellule tumorale. Ces mutations expliquent le comportement instable des cellules tumorales qui les amène à proliférer sans retenue, pouvant aboutir à des métastases et au décès du patient. La compréhension du rôle des mutations dans le comportement de la cellule est la base de la médecine personnalisée du cancer. En effet, de nombreux médicaments sont désormais capables de contrecarrer les modifications de l’ADN de la cellule tumorale en bloquant les modifications des protéines qu’elles entraînent.

Le séquençage pour guider le traitement

Les progrès de la médecine personnalisée du cancer accompagnent ainsi les progrès de ce que l’on appelle la génomique. Il y a maintenant une quinzaine d’années, on établissait pour la première fois la carte précise des 3 milliards de bases qui constituent l’ADN d’un être humain. Ce travail colossal avait coûté plus d’un milliard d’euros. Désormais, il est possible d’obtenir cette même séquence pour une somme un million de fois inférieure, de l’ordre de 2 000 euros. Il est donc désormais théoriquement à notre portée de pouvoir obtenir cette analyse pour de nombreux patients pour lesquels cette information permettrait de guider le traitement.

Les premiers pas de la médecine personnalisée du cancer ont ainsi été consacrés au traitement de maladies pour lesquelles on avait identifié une mutation clé pour le développement du cancer. L’expérience dans les cancers du sein puis dans certaines leucémies, dans certains sarcomes, et plus récemment dans des cancers du poumon a permis de démontrer que des médicaments spécifiquement dirigés contre les conséquences de ces mutations de l’ADN de la cellule tumorale permettaient d’arrêter, de faire régresser et parfois de guérir un nombre croissant de patients, actuellement 20 à 30 % des patients.

On a ainsi pensé que la médecine personnalisée du cancer était à portée de main pour la totalité des patients à moyenne échéance. Comme souvent en médecine, la réalité s’est révélée plus complexe.

Cette carte des anomalies moléculaires de la cellule tumorale s’est avérée plus compliquée à interpréter que prévu. Pour beaucoup de cancers, ce n’est pas une seule, mais plusieurs dizaines de mutations qui sont importantes pour expliquer les anomalies biologiques de cette cellule. Il faut donc analyser très finement, avec des outils de bio-informatique, ces anomalies pour comprendre l’ordre, l’importance de chacune d’entre elles. Dans le futur, on proposera aux patients des traitements combinés.

Stimuler notre système immunitaire

À cette situation déjà complexe est venue se surajouter une meilleure compréhension des relations entre la cellule cancéreuse et les cellules environnantes dans l’organisme du patient. La cellule cancéreuse peut ainsi inhiber le système immunitaire et neutraliser son action. En effet, certaines mutations permettent parfois à la cellule tumorale d’être reconnue par le système immunitaire du patient. Cette reconnaissance empêche notre système immunitaire de jouer son rôle en éliminant l’intruse. En stimulant celui-ci, on parvient à traiter ces cellules et donc à traiter le cancer.

L’immunothérapie diffère des autres traitements du cancer par le fait qu’elle ne cible pas directement les cellules cancéreuses mais le système immunitaire du patient. On peut désormais, grâce à ces nouveaux traitements d’immunothérapie, libérer ou rétablir l’action développée par le système immunitaire du patient contre sa tumeur. L’arrivée de l’immunothérapie est venue compléter notre arsenal thérapeutique.

Nous disposons ainsi aujourd’hui d’un nombre croissant de médicaments, de thérapeutiques ciblées du cancer et d’immunothérapie qui permettent de contrôler la progression de la maladie pour une partie des patients atteints de cancer. Cependant, pour de nombreux patients, la carte exacte des anomalies moléculaires, l’importance respective de chacune des mutations (parfois des dizaines de milliers de mutations) dans l’ADN de leurs cellules tumorales restent encore à établir et à comprendre.

Ce sont ici les enjeux de la prochaine médecine personnalisée du cancer, qui va devoir analyser plus finement, dans le détail, et mieux comprendre la signification des mutations de la cellule tumorale.

Demain, les nouveaux enjeux de la médecine personnalisée

Les prochaines étapes de la médecine personnalisée du cancer sont désormais plus claires. Demain, il s’agira de comprendre, pour chaque patient, le détail des mutations qui affectent l’ADN de sa cellule tumorale, leur diversité, parfois leur hétérogénéité, toutes les cellules d’un même patient n’ayant pas les mêmes mutations. Une fois ces éléments identifiés, nous pourrons choisir le traitement qui sera le plus adapté au patient et à sa tumeur. C’est un énorme champ de recherche qui s’ouvre devant les médecins et les chercheurs pour les dix prochaines années. Pour réussir, les plates-formes d’analyse de la génétique des cancers, comme celles dont dispose déjà le Centre Léon-Bérard, auront un rôle croissant à jouer dans cette évolution. En somme, la médecine personnalisée du cancer, riche d’importants progrès lors des quinze dernières années, est encore promise à des développements considérables dans les années à venir. Et j’ai bon espoir que ces progrès permettront de mieux traiter chaque patient, de donner le bon traitement au bon moment à la bonne personne, et sans doute ainsi d’éviter des traitements inutiles et empiriques. Enfin, au-delà de cette prise en charge qui sera au final ultra-personnalisée et bénéfique pour nos patients, la médecine de demain répondra aussi mieux aux enjeux économiques qui se posent aujourd’hui. Ainsi grâce à la sélection du meilleur traitement pour le meilleur patient, la médecine de demain s’inscrira dans une démarche vertueuse pour tous.

LE GÉNOME, DE QUOI S’AGIT-IL ?

Le génome humain est l’ensemble de l’information génétique portée par l’ADN sur les 23 paires de chromosomes. Il comporte l’ensemble de l’information génétique humaine, dont celle des 20 000 à 25 000 gènes. Son séquençage complet a été réalisé pour la 1re fois en 2003. Depuis lors, différentes techniques ont été mises au point pour automatiser le séquençage de l’ADN et le rendre plus accessible financièrement parlant. Aujourd’hui, de puissantes machines appelées « séquenceurs » sont utilisées dans les laboratoires de recherche comme celui du Centre Léon Bérard.

MUTATIONS GÉNÉTIQUES

Une mutation est une modification rare, accidentelle ou provoquée, de l'information génétique (séquence d'ADN ou d'ARN) dans le génome. C'est par le biais des mutations génétiques que les espèces évoluent (lorsque des cellules mutées donnent naissance à un nouvel organisme) mais aussi que les virus deviennent résistants aux antibiotiques par exemple.

Article original de :
Pr Jean-Yves Blay

Paru dans Mutuelle & Santé n° 93

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