Les phyto-œstrogènes du houblon

Phyto-œstrogènes, hormones, houblon, soja, hopéine, génistéine, isoflavones… Qu’est-ce que c’est ? Est-ce dangereux ?

Le houblon est utilisé depuis des siècles comme agent aromatisant – l’amertume – de la bière. Question adjacente : la bière peut- elle affecter nos hormones ? J’imagine que certains, après lecture, ne videront plus leur chope dans les mêmes prédispositions...

Une grande première

La découverte que les plantes contenaient des composés hormonaux a été faite en 1951 par deux chimistes australiens, en charge de déterminer la cause d’une épidémie d’infertilité chez les moutons qui a littéralement ravagé l’industrie de la laine de leur pays. Il leur a fallu dix ans d’acharnement, mais ils ont finalement trouvé le coupable : un composé végétal appelé génistéine, présent dans un type de trèfle. C’est le même phyto-œstrogène que celui retrouvé dans le soja.

Deux chercheurs allemands ont alors pensé que peut-être la génistéine retrouvée dans le trèfle et le soja était aussi présente dans le houblon. En cas de positivité, on expliquerait ainsi pourquoi les ouvrières du houblon avaient des menstruations plus abondantes et plus longues (ménométrorrhagies). Effectivement, ils ont détecté une activité œstrogénique du houblon. Ils ont donc trouvé des traces de génistéine dans le houblon, mais en si petites quantités que, franchement, la bière n’était quand même pas censée avoir un effet œstrogénique incisif, sur cette base de résultats en tout cas, à l’époque.

L’hopéine

C’est alors qu’en 1999 un phyto-œstrogène appelé 8-prenyl-naringénine (8-PN ou hopéine – hop, c’est le houblon en anglais) a été découvert dans le houblon. En fait, c’est l’œstrogène végétal le plus puissant connu à ce jour : l’hopéine est 50 fois plus puissante que la génistéine du soja, du trèfle et du houblon.

On tenait là du coup une explication rationnelle évidente des troubles menstruels chez les travailleuses du houblon par le passé. Sauf qu’à présent il existe des machines qui ont remplacé les travailleuses, et la seule exposition de ces femmes relève plus probablement aujourd’hui de la consommation de bière, bien que les niveaux d’hopéine dans la bière soient quand même bas et qu’ils ne devraient pas causer de préoccupation.

L’hystérie de la féminisation masculine

On a donc un scoop : des plantes renferment des hormones, le mot terrible est lâché. Par amalgame, on a confondu trèfle et soja, hormones animales et végétales, et haro sur le soja ! Pourtant, l’humain ne mange pas de trèfle, c’est évident. Rien à craindre de ce côté dans les années qui viennent ! Pourtant, le soja est consommé depuis 9 000 ans en Asie... et les Asiatiques, réputés gloutons de soja et donc de génistéine, n’ont pas le problème de l’infertilité du mouton ; aux dernières nouvelles, ils se multiplient normalement ! Certes, mais d’un point de vue occidental, les Asiatiques mangent beaucoup plus de soja que nous, et ils ne connaissent pas encore vraiment le cancer du sein... C’est qu’en réalite un Asiatique mange déjà au moins autant de riz que de soja. Il faut donc relativiser la dose de génistéine ingérée, d’autant plus que celle-ci est faiblement œstrogénique. Cependant, il se trouve que la Chine est maintenant le plus gros pays consommateur de bière au monde, et là on pourrait s’attendre à des changements dans les pathologies hormonales, vu le houblon qu’elle contient.

Vous pourrez aussi vous informer sur cette redoutable maladie du trèfle chez les ovins australiens, mais vous noterez qu’on ne parle jamais de la différence de dose. En effet, pour absorber autant d’œstrogènes que le trèfle en a fournis aux moutons, vous auriez à boire plus de mille briques de lait de soja par jour, ou manger 8 000 hamburgers de soja, ou encore environ 400 kg de tofu par jour. No comment.

Pourtant, il existe seulement deux rapports de cas dans la littérature médicale concernant les effets de féminisation associés à une consommation relativement faible de 14 à 20 portions d’aliments à base de soja par jour. Ce qui signifie que pour une consommation à dose raisonnable, ou même sensiblement plus élevée qu’une ou deux portions par jour mangées en moyenne par les hommes asiatiques, les phyto-œstrogènes de soja n’exercent pas d’effets féminisants ni sur les hommes, ni sur les bébés mâles, et ne contribuent aucunement au développement des pubertés précoces. Contrairement à ce qui a été faussement diffusé dans les médias par effet d’annonce sensationnelle, et repris en chœur par nombre de pédiatres qui se sont laissé intoxiquer sans chercher plus loin. Comme pour le gluten...

Le xanthohumol

Mais bref, revenons... à nos moutons. C’est alors qu’en 2001 une étude portant sur un supplément alimentaire contenant du houblon, et destiné à “soutenir le sein”, a relancé les débats : un autre phyto-œstrogène du houblon, appelé xanthohumol, pourrait bien être converti par le foie en hopéine plus puissante – ce qui augmenterait considérablement les concentrations en œstrogènes du houblon. Mais c’était une étude faite sur des souris, et une étude utilisant des récepteurs d’œstrogènes humains n’a pas retrouvé une telle transformation dans le foie. On en restait là.

Tout semblait donc bien aller jusqu’en 2005. On avait l’hopéine, le xanthohumol, et ça ne semblait pas vraiment poser de problèmes de santé. Mais on avait oublié quelque chose dans les études, car on ne savait pas encore que le foie n’était pas le seul site de transformation à l’intérieur du corps humain.

Où l’on retrouve le microbiote intestinal

Le côlon humain contient cent mille milliards de micro-organismes, c’est un organe au potentiel métabolique absolument énorme. Alors mélangeons de la bière avec des matières fécales, et voyons ce qui se passe. Jusqu’à 90 % de conversion en hopéine a été réalisée. Jusqu’alors, la concentration en hopéine dans la bière était jugée trop faible pour affecter la santé humaine. Mais l’activité du microbiote intestinal peut augmenter la concentration d’exposition de plus de dix fois. Cela explique vraiment pourquoi on détecte de l’hopéine dans l’urine des buveurs de bière pendant plusieurs jours : parce que leurs bactéries intestinales continuent à la fabriquer. Clairement, la quantité d’hopéine dans la bière n’est pas la seule source des effets de l’œstrogène, étant donné cette conversion. Ainsi, la question de la féminisation des hommes buvant trop de bière est résolue.

Car l’alcool de la bière, à lui seul, suffit à réduire la production de testostérone chez les hommes (et à féminiser leur taille...). Ainsi, lorsque la bière a été envisagée comme source possible d’œstrogènes, l’alcool a d’abord été enlevé. On a testé l’effet d’un équivalent d’une canette de bière sans alcool par jour pendant un mois sur les niveaux hormonaux de femmes ménopausées (afin de ne pas avoir un facteur confondant avec les œstrogènes féminins endogènes dans les résultats), et on a constaté des élévations importantes des taux d’œstrogènes pendant le mois de bière, revenant aux taux de base une semaine plus tard après le sevrage. Mais cela a-t-il des effets cliniques, bons ou mauvais ?

Une étude transversale portant sur environ 1 700 femmes a révélé que les buveuses de bière semblaient avoir une meilleure densité osseuse, peut-être en raison des effets pro-œstrogéniques. Les auteurs ne recommandaient pas que les femmes commencent à boire de la bière pour leur santé osseuse, mais ils suggéraient quand même qu’il peut y avoir des effets osseux bénéfiques pour les traîtresses qui en boivent déjà goulûment.

Cela dit, les œstrogènes animaux travaillent aussi. Des millions de femmes ont utilisé des hormones chevalines (le Prémarin), obtenues à partir d’urines de juments gravides. Ce qui a amélioré les bouffées de chaleur et réduit l’ostéoporose, mais a causé un effet secondaire plutôt agaçant, appelé... cancer du sein. Heureusement, lorsqu’on a réalisé le drame, ces millions de femmes ont cessé immédiatement d’en avaler, et les taux de cancer du sein ont chuté dans les pays du monde entier.

La question était donc de savoir si les phyto-œstrogènes du houblon étaient davantage similaires aux œstrogènes de jument favorisant le cancer du sein, ou bien aux phyto- œstrogènes du soja prévenant le cancer du sein ?

La clé pour comprendre le potentiel de protection de la santé des phyto-œstrogènes du soja, c’est de connaître la différence entre les deux types de récepteurs aux œstrogènes coexistant dans l’organisme.

Il existe en effet des récepteurs alpha et bêta aux œstrogènes dans le sein. Dans le tissu mammaire, les œstrogènes animaux – dont les nôtres – se lient aux récepteurs alpha et stimulent la prolifération des cellules mammaires, expliquant pourquoi les hormones chevalines de la pilule Prémarin augmentaient le risque de cancer du sein. Mais on retrouve aussi des récepteurs bêta aux œstrogènes dans le sein, qui eux lient les phyto-œstrogènes du soja, et s’opposent à la prolifération. Les récepteurs agissent donc comme le yin et le yang.

Alors, les phyto-œstrogènes du houblon préfèrent-ils aussi le récepteur bêta ? Eh bien non, car l’hopéine est un activateur alpha sélectif des récepteurs aux œstrogènes.

Étonnamment, et en clair contraste avec le soja, l’hopéine du houblon est un liant beaucoup plus faible sur bêta que sur alpha. C’est donc une molécule qui pousse les cellules à se multiplier et à grossir à l’intérieur du sein.

Cela explique pourquoi le houblon est un ingrédient répandu dans les suppléments dits de “soutien” du sein, parce qu’il agit davantage à l’instar d’un œstrogène animal. Étant donné les problèmes de cancer du sein, l’utilisation intempestive de tels produits devrait être découragée.

Juste boire de la bière expose évidemment à l’hopéine (qu’on retrouve dans les suppléments), ce qui pourrait aider à expliquer pourquoi la bière est plus cancérigène pour le sein que certaines autres formes d’alcool.

Pourquoi les hommes alcooliques développent-ils leurs seins et d’autres traits féminins ? Nous savons que les œstrogènes produisent la féminisation, et que notre foie élimine les œstrogènes du corps (avec l’aide des reins aussi). La théorie de départ était que l’alcool induisant des dégâts hépatiques, il en résulterait une certaine rétention corporelle d’un excès d’œstrogènes, donc les taux devraient être plus importants chez ces hommes.

Pourtant, lorsqu’on a dosé les taux d’œstrogènes chez les hommes alcoolisés, ils n’étaient curieusement pas élevés. Et même les hommes qui avaient une cirrhose semblaient éliminer normalement les œstrogènes du corps ! De plus, les testicules des hommes ont commencé à se rétrécir, même avant que la cirrhose ne se développe. Ainsi, d’autres explications ont dû être envisagées. Donc, si ce n’est pas dû aux œstrogènes endogènes mâles, peut-être que les alcooliques sont exposés à des substances exogènes œstrogéniques provenant de sources alimentaires – et peut-être à des phyto-œstrogènes retrouvés dans les boissons alcoolisées.

Soulager les bouffées de chaleur

Environ la moitié des femmes ménopausées et péri-ménopausées aux États-Unis (à peu près pareil en France) souffrent de bouffées de chaleur, alors que la prévalence au Japon est dix fois moindre, ce qui est supposé être dû à la consommation de soja. Et le houblon ? Il y a eu quelques études montrant un bénéfice potentiel, conduisant à un essai en 2013, suggérant que les extraits de houblon pouvaient être un peu efficaces dans le traitement des troubles ménopausiques.

Mais c’était avant une autre étude, qui a rapporté des résultats extraordinaires avec environ une demi-cuillère à café de fleurs séchées de houblon par jour. Par exemple, les bouffées de chaleur : dans le groupe placebo, les femmes ont commencé par une moyenne de 23 bouffées de chaleur par semaine, et tout au long de l’étude, qui a duré trois mois, elles ont continué à avoir 23 bouffées de chaleur par semaine. Dans le groupe houblon, elles ont commencé de façon pire encore, mais on est tombé à 19 à la fin du premier mois, puis à 9, puis juste à 1 fois par semaine. Des résultats similaires ont été rapportés pour tous les autres symptômes mesurés dans la ménopause : le houblon fait chuter les symptômes, clairement. Au bout du compte, le houblon est mi-ange mi-démon. Selon son taux de consommation, comme toujours.

Les isoflavones

Enfin, il est temps de vivre avec les découvertes de son temps, et une fois pour toutes, les phyto-œstrogènes ne doivent plus s’appeler ainsi. C’est le nom performatif qui tue, pas la chose. Ce sont des isoflavones, comme ceux que l’on retrouve dans le thé, par exemple. Le thé ne tue pas et ne féminise pas, ni les hommes ni les bébés. Qu’on se le dise, et qu’on arrête de répéter que le soja est dangereux pour le sein. C’est exactement l’inverse, et c’est définitivement prouvé sans aucune discussion possible. Les isoflavones sont bénéfiques, un point c’est tout, la science l’a démontré, pas la télé.

Philippe Fiévet Médecin nutritionniste Maître en sciences et biologie médicales

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Article original de :
Dr Philippe Fiévet

Paru dans Mutuelle & Santé n° 93

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