La grippe aviaire nous menace-t-elle toujours ?

Pierre Lance lance un appel d’alarme sur les risques de pandémie dus à l’élevage et au commerce international de viande et de volaille.

Les scandales alimentaires se multiplient et les consommateurs commencent à s’inquiéter sérieusement de ce qu’on leur offre à mettre dans leur assiette et celle de leurs enfants, alors que les organismes de contrôle, débordés, sont incapables de garantir la provenance, la traçabilité et la qualité sanitaire des produits de l’alimentation industrielle de masse.

L’obsession du bas prix, qui s’est emparée à la fois du public, des producteurs et des distributeurs, aboutit à une diminution constante de la qualité nutritionnelle et sanitaire de nos aliments. On nous parle beaucoup, en ces temps de crise, de la difficulté de se nourrir convenablement à peu de frais, mais, chose étrange, la crise ne compromet en aucune façon la prospérité des stations de sports d’hiver. Le constat qui s’impose est le suivant : les familles préfèrent rogner sur leurs menus que sur leurs vacances. Et ce comportement a une conséquence gravissime : pour fournir du lait, des oeufs, de la viande et des volailles à prix compressés, on a développé des élevages industriels qui sont une agression constante et préméditée contre la nature, la sensibilité et la santé des animaux et, par voie de conséquence, contre notre propre santé.

Une menace parfaitement réelle

On se souvient des récentes difficultés financières de l’entreprise d’élevage de volailles Doux, qui ont attiré l’attention sur cette filière. Or le groupe Doux est le premier producteur européen de volailles, avec un million de tonnes chaque année. Il emploie 6 000 salariés au Brésil et 3 800 en Europe et travaille avec plus de 800 éleveurs en filière intégrée. C’est un exemple d’élevage industriel de masse, dont on peut se demander s’il ne recèle pas des risques sanitaires potentiels pour les animaux et leurs consommateurs. Depuis quelques années, chacun s’interroge avec plus ou moins d’anxiété au sujet de la grippe aviaire, sur laquelle circulent les informations les plus contradictoires.

Sommes-nous vraiment menacés d’une épidémie qui risquerait d’être redoutable si le virus H5N1 devenait transmissible d’homme à homme ? Il est hors de doute que la menace d’une épidémie de grippe aviaire qui pourrait décimer l’humanité est parfaitement réelle. Il existe à Montréal, au Québec, une association nommée GRAIN, « organisation non gouvernementale internationale (ONG) dont le but est de promouvoir la gestion et l’utilisation durables de la biodiversité agricole fondées sur le contrôle exercé par les populations sur les ressources génétiques et les connaissances locales ». Et, selon un rapport de GRAIN établi en 2006, il apparaît que l’industrie avicole mondiale est à l’origine de la grippe aviaire. Je n’en ai personnellement jamais douté, mais le GRAIN en a réuni les preuves. Et Devlin Kuyek, animateur de l’association, nous précisait dans ce rapport : « L’expansion de la production avicole industrielle et celle des réseaux commerciaux ont créé les conditions idéales à l’apparition et à la transmission de virus mortels comme la souche H5N1 de la grippe aviaire. Une fois qu’ils ont pénétré dans les élevages industriels surpeuplés, les virus peuvent rapidement devenir mortels et se développer. L’air pollué par la charge virale est transporté sur des kilomètres à partir des fermes infectées, pendant que les réseaux d’échanges commerciaux intégrés répandent la maladie par les nombreux transports d’oiseaux vivants, de poussins d’un jour, de viande, de plumes, d’oeufs à couver, d’oeufs à consommer, de fumier de volaille et d’alimentation animale. »

Le confinement des volailles, principal risque de pandémie

Lors de la dernière crise, et après la découverte de cygnes, d’oies et de canards morts infectés, les gouvernements des pays de l’Union Européenne avaient pris des mesures sévères obligeant à l’enfermement des volailles dans toutes les fermes. Or la première et seule manifestation de contamination de volaille domestique s’était déclarée dans un gros élevage industriel de dindes en France, où les 11 000 volatiles étaient confinés, donc totalement séparés des oiseaux sauvages. En Inde, le virus H5N1 est apparu et s’est répandu à partir d’une ferme industrielle appartenant à la plus grande compagnie avicole du pays, les couvoirs Venkateshwara.

En fait, l’épicentre de l’épizootie se situait dans les fermes d’élevage industriel de Chine et d’Asie du Sud-Est, et son principal vecteur est l’industrie avicole multinationale très automatisée qui expédie ses produits et les déchets de ses élevages dans le monde entier par une multitude de canaux. Mais on ne nous montre pas les élevages industriels ni les camions qui les quittent, bourrés de poulets vivants entassés, et pas davantage les usines de produits alimentaires qui transforment les « sous-produits de la volaille » en alimentation pour ces mêmes poulets. Ainsi, on transforme ces pauvres bêtes en nécrophages, et on les nourrit en grande partie avec les déchets de leurs prédécesseurs.

C’est-à-dire que l’on n’a tiré aucune leçon du scandale de la vache folle et qu’on fabrique à la chaîne des « poulets fous » qui ne pourront que répandre dans l’humanité la maladie et la mort. Or cela est beaucoup plus inquiétant que le dernier scandale de la viande de cheval déguisée en viande de boeuf qui a récemment défrayé la chronique car, si la tromperie sur la marchandise est inacceptable, il reste que le cheval de trait roumain mis à la réforme pour cause de mécanisation de l’agriculture fournit une viande de bien meilleure qualité que celle de vaches laitières épuisées appelées « boeuf » – sous réserve toutefois d’éventuels traitements pharmaceutiques appliqués aux chevaux… Alors, voyons clair : le consommateur ne peut compter que sur lui-même pour se préserver d’une menace qui reste mondialement latente. Pour ma part, depuis des années, je refuse de consommer toute viande qui ne soit pas garantie « bio ».

Ah ! la bonne grippe aviaire de grand-papa…

La grippe aviaire n’est pas nouvelle. Depuis des siècles, elle coexiste sans grands dommages avec les élevages à échelle réduite et avec les oiseaux sauvages, un peu comme notre grippe sans danger pour les humains. La nouveauté, c’est le développement de souches très agressives favorisées dans les élevages industriels concentrationnaires, qui n’ont plus rien de commun avec nos attendrissantes basses-cours de jadis. C’est en Asie surtout que ces élevages démentiels, où l’animal n’est plus qu’un objet manufacturé, ont été développés à outrance.

Les chiffres donnés à ce propos par le GRAIN donnent le vertige : « La transformation de la production de volaille en Asie ces dernières décennies est stupéfiante. Dans les pays d’Asie du Sud-Est où la plupart des cas de grippe aviaire sont concentrés –Thaïlande, Indonésie et Viêt-nam –, la production a été multipliée par 8 en seulement 30 ans, passant d’environ 300 000 tonnes de viande de poulet en 1971 à 2 440 000 tonnes en 2001. La production de poulets de la Chine a triplé pendant les années 90 pour passer à plus de 9 millions de tonnes par an. Pratiquement toute cette nouvelle production de volaille a été produite dans des fermes industrielles concentrées à l’extérieur des villes principales et intégrées dans les systèmes de production transnationaux. C’est l’endroit de reproduction idéal pour les souches hautement pathogènes de la grippe aviaire – comme la souche H5N1 menaçant d’éclater en pandémie de grippe humaine. »

L’exemple du Laos

Ce n’est en fait que dans des exploitations surpeuplées que le virus bénin évolue rapidement vers des formes très pathogènes et aisément transmissibles. Ces souches sont capables de sauter les espèces et de se propager chez les oiseaux sauvages, qui sont sans défense contre le nouvel agresseur. H5N1 est un virus de volaille tuant les oiseaux sauvages, et non le contraire. D’ailleurs, en Asie du Sud-Est, un pays fit exception dans la dernière pandémie de grippe aviaire : le Laos. Et l’analyse de ce qui se passe au Laos est riche d’enseignements.

En effet, si le Laos n’a pas souffert comme ses voisins des manifestations de grippe aviaire, c’est parce qu’il n’y a presque pas de contacts entre les élevages de volaille ruraux ou artisanaux et les grandes exploitations industrielles. Or ce sont les petits élevages qui produisent presque tout l’approvisionnement interne au pays. Ainsi, selon le ministère de l’Agriculture des Etats-Unis : « La production de volaille au Laos est principalement une production de petits paysans, qui élèvent des espèces locales de poulets, en plein air à côté de leurs habitations, pour la viande et les oeufs, la plupart du temps consommés par la famille ou vendus localement pour en tirer un revenu… Un village moyen a autour de 350 poulets, canards, dindes et cailles élevés en petites bassescours dispersées parmi les maisons du village où il y a environ 78 familles, et où ce sont les femmes qui sont principalement responsables des élevages. »

Donc si l’élevage en plein air et les oiseaux migrateurs étaient responsables de la propagation de la grippe aviaire, comme certains voudraient nous le faire croire, le Laos aurait dû être le théâtre de la pandémie la plus sévère dans la région. Or c’est au contraire lui qui fut épargné, alors que les poulets indigènes couvrent plus de 90 % de sa production totale de volaille.

La leçon à tirer de ce constat est tout à fait claire : le seul moyen de stopper la grippe aviaire est d’imiter le Laos, et cette leçon est valable pour toute la planète. Il faut en finir une fois pour toutes avec les élevages concentrationnaires. Le Laos est en Asie un cas particulier. Dans tout le reste du continent, et notamment en Chine, une « révolution de l’élevage » a bouleversé les pratiques traditionnelles. Elle a eu notamment pour effet de détruire la diversité génétique, laquelle est une barrière naturelle efficace contre les épidémies, virus et bactéries ne pouvant s’adapter rapidement à des races différentes. Il faut être conscient que le commerce international de la volaille échappe pratiquement à tout contrôle.

La Turquie « fabrique » chaque année 100 millions d’oeufs à couver !

En Turquie, la société Hastavuk gère l’un des plus importants établissements d’incubation (couvaison), ayant une capacité de production de plus de 100 millions d’oeufs à couver par an, dont une grande partie est exportée vers l’Europe de l’Est et le Moyen-Orient. Or les oeufs à couver sont bien connus pour propager la grippe aviaire. La FAO (organisation pour l'alimentation et l'agriculture) reconnaît que le commerce de volaille diffuse le virus H5N1 en Turquie et constate la pratique courante des entreprises commerciales qui envoient par camion d’importants chargements de volaille de qualité médiocre aux fermiers pauvres. Les autorités russes, quant à elles, désignèrent l’alimentation comme l’une des principales sources probables d’un cas de contamination par le virus H5N1 dans un gros élevage industriel de la province de Kurgan, où 460 000 oiseaux furent tués. Il semble souvent que les gouvernements fassent excessivement confiance aux industriels, aux services vétérinaires et aux fabricants de médicaments et vaccins. Je crois que l’on retrouve ici un grave symptôme de la corruption larvée qui concerne tous les pays développés, y compris les Etats-Unis ou la France, dans lesquels l’industrie pharmaceutique a plus ou moins inflitré la classe politique.

C’est à elle que l’on s’adresse lorsqu’un problème sanitaire se pose, et au lieu de s’interroger sur son origine et les mesures préventives à prendre, on s’en remet aux laboratoires de trouver la parade, toujours coûteuse et aléatoire. Mais, surtout, ce que l’on ne veut pas comprendre, c’est que si l’explosion démographique humaine mondiale n’est pas stoppée, la multiplication des êtres humains entraînera inexorablement une industrialisation croissante des productions alimentaires, donc une accumulation dramatique des dangers sanitaires, que la médecine sera bien incapable d'arrêter. Et elle le sera d’autant moins que les services officiels de santé sont tous plus ou moins noyautés par des scientifiques contractuels ou actionnaires des multinationales pharmaceutiques.

Aussi suis-je convaincu, pour ma part, de la nécessité urgente de promulguer une « loi de séparation de la médecine et de l’État ».

Pierre Lance

Article original de :
Pierre Lance

Paru dans Mutuelle & Santé n° 77

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